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Crédit photo : Danny Taillon
Documentaire fictif en deux actes, Corps fantômes s’amorce avec une manifestation de l’Act Up Montréal (AIDS Coalition to Unleash Power).
Ce mouvement, créé à New York dans les années 1980, voit le jour à Montréal en mars 1990. Le public assiste ainsi à un moment historique, la lutte contre l’inaction du gouvernement Bourassa face à la crise du VIH/sida.
Préparez-vous à vivre une incursion au sein d’un groupe de militants mémorables et de membres fondateurs du mouvement: le porte-parole, Douglas Buckley-Couvrette (Dany Boudrault) et le couple Michael Hendricks (Quency Armorer) et René Lebœuf (François-Édouard Bernier), dont on suivra les revendications tout au long de la pièce.

Photo: Danny Taillon
À eux s’ajoute Roger LeClerc, ancien péquiste militant pour une commission d’enquête afin de faire la lumière sur les meurtres et la violence policière contre les gais et lesbiennes. Ce dernier est interprété avec un franc-parler féroce et beaucoup d’humour par le fabuleux Sébastien David. On retrouve également Claudine Metcalfe, journaliste féministe lesbienne qui a contribué, entre autres, au mouvement «Dire enfin la violence». Pour sa part, elle est campée avec candeur et aplomb par la magnifique et talentueuse Charlie Monty.
D’entrée de jeu, la pièce nous plonge au sein du contexte radioactif de l’époque. Le sida décime la communauté homosexuelle à un rythme effarant. D’ailleurs, deux des fondateurs de la clinique L’Actuel, Michel Marchand, aujourd’hui décédé, ainsi que Réjean Thomas, occupent un rôle central dans la pièce. C’est à travers eux que nous assisterons à l’évolution des traitements dans le but de ralentir la progression du sida.
Sinon, les meurtres à caractère homophobe se multiplient. Dix-sept au total. La manifestation d’Act Up se veut un hommage à Joe Rose, un jeune homosexuel tabassé à mort. D’ailleurs, l’acte deux débute avec la mention des noms de chacune des victimes afin que l’on se souvienne d’eux.
Un documentaire fictif étoffé et brillant
Soulignons le travail colossal de recherche du collectif derrière Corps fantômes: François Édouard Bernier, Dany Boudreault, Maxime Carbonneau, Sébastien David, Christian Fortin, Célia Gouin-Arsenault, Joephillip Lafortune et Matéo Pineault. S’appuyant sur des faits avérés extraits des Archives gaies du Québec et d’entrevues avec la communauté, les auteur·ices maintiennent le public captivé.
Bien que la durée (3 h 30 avec un entracte) puisse freiner certain·es, le pouvoir évocateur, la prestance des acteur·rices et la mise en scène poétique nous plongent dans un état contemplatif. Il y a fort à parier que ce spectacle vous habitera même à votre sortie de la salle. Du moins, pour ma part, ma curiosité est intarissable au sujet de ces militant·es qui ont marqué l’Histoire. À mes yeux, cela démontre l’intelligence et le talent incontestable des créateur·rices.
Au-delà des faits historiques étoffés, il y a la fiction en soi. On y suit notamment un trio d’amis, Francis (Gabriel Cloutier Tremblay), Mo (Joephilipp Lafortune) et Rachel (Élie Dorval) dans les années 90, de même que Marion (Célia Gouin-Arsenault) en 2025, dont la quête constitue la prémisse de départ. La jeune femme souhaite en apprendre plus sur son défunt père, un ancien policier bisexuel (Francis Ducharme) qui s’est fait chasser de la maison par sa conjointe Caroline (Sophie Cadieux).
Marion est donc la narratrice de l’histoire. La découverte d’un cahier contenant une pièce de théâtre la mène de fil en aiguille sur les traces de Francis Côté (Gabriel Cloutier Tremblay). Son père devient alors un personnage relégué au second plan, puisque Francis est le personnage principal de cette pièce.

Photo: Danny Taillon
Par contre, la quête de Marion ajoute des longueurs à la pièce à mon avis. Ceci dit, c’est à travers sa découverte du manuscrit (la pièce) que l’on plonge, non seulement dans le contexte politique et le nightlife des années 1990 à Montréal, mais dans l’idylle amoureuse entre Francis et Sylvain.
Une mise en scène à l’image du contexte social et politique teintée d’onirisme
Maxime Carbonneau signe ici une mise en scène à la fois réaliste et onirique. L’effervescence du Village gai est palpable avec sa vie nocturne animée, ses bars (qu’on ne manque pas de name dropper pendant cinq bonnes minutes au moins), la musique extatique, les jackets et les culottes de cuir. On sent la vibe et l’esthétique des années 1990 et du quartier gai.
La scénographie sombre et austère de Max-Otto Fauteux est composée de grillages et d’échafauds, et nous fait ressentir un certain sentiment d’insécurité, comme si on empruntait une ruelle plongée dans la pénombre. On a l’impression que l’on pourrait se faire attaquer à chaque détour.
Certaines scènes sont envoûtantes et oniriques, notamment celle du recueillement dans un bar en mémoire des 14 victimes de la tragédie de la Polytechnique. À un moment, Rachel fait la rencontre d’une femme envers qui elle ressent une forte attirance. On saisit, à la façon dont elle repousse les caresses de la femme, que Rachel est inconfortable avec son propre corps. La poétesse Josée Yvon, présente sur place, et interprétée de manière un peu burlesque par Philippe Cousineau, s’adresse à Rachel avec toute sa verve crue pour lui révéler sa véritable identité. Cette scène est d’une réelle beauté!
La mise en scène regorge de poésie et d’inventivité, brouillant les frontières entre le réel et le vrai. Ne serait-ce que le personnage du doorman joué par Christian Fortin, métaphore du «passeur». Celui qui filtre les client·es à la porte du bar, mais aussi les entrées au paradis. La scène finale, assez grandiose pour conclure l’épopée à laquelle on vient d’assister, semble nous transporter dans un monde céleste bercé par des éclairages violacés.
Le travail au niveau des chorégraphies est impeccable et amène au spectacle un pouvoir d’évocation puissant, par exemple, lors des nombreuses mobilisations, ou encore lors de la descente policière dans un party privé au Sex Garage en juillet 1990. On se sent en suspension, alors que le vent semble sur le point de tourner et que la machine se met en branle.

Photo: Danny Taillon
Gabriel Cloutier Tremblay, tout simplement magistral
Je me demande si plusieurs iront googler le nom de l’acteur Francis Côté, dont la publicité mémorable de gomme Chiclets l’a mis sur la carte. Parce qu’avec toutes les caractéristiques qu’on a attribuées à ce personnage, c’est comme s’il existait vraiment!
Gabriel Cloutier Tremblay campe avec une ardeur, une voracité même, cet auteur animé par la quête ultime d’écrire l’Histoire et de montrer qu’il y à peine 35 ans, les droits de la communauté gaie et lesbienne étaient bafoués. Le déni face aux meurtres haineux était chose courante. L’homosexualité, avant le 17 mai 1990, était même considérée comme une maladie mentale!
L’acteur fait preuve d’un charisme électrisant, une dégaine et une justesse qui le rendent touchant. Ceci dit, chapeau à l’ensemble de l’équipe, qui fait revivre de manière fort convaincante des militant·es dont notre mémoire collective doit se souvenir.
Pour vrai, il y aurait tant à dire, car c’est une pièce dense et chargée qui nourrit la curiosité, qui est rassembleuse, qui donne envie de militer. Go!
La pièce-fleuve «Corps fantômes» en images
Par Danny Taillon
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