«Tableau d'une exécution» au Théâtre du Rideau Vert: le sort des artistes d'hier à aujourd'hui – Bible urbaine

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«Tableau d’une exécution» au Théâtre du Rideau Vert: le sort des artistes d’hier à aujourd’hui

«Tableau d’une exécution» au Théâtre du Rideau Vert: le sort des artistes d’hier à aujourd’hui

Un spectacle qui saura vous émouvoir et vous faire réfléchir

Publié le 2 octobre 2025 par Flavie Boivin-Côté

Crédit photo : Eve B. Lavoie

En 1571, le peuple vénitien est à la fois sous le charme et complètement scandalisé par la peintre Galactia, reconnue pour ses toiles réalistes et considérées très violentes pour l’époque. À la suite d’une importante victoire militaire, le doge de Venise fait appel à cette dernière pour peindre une fresque censée représenter la gloire des troupes de la grande ville italienne. Mais en tant que femme avant-gardiste et humaniste, Galactia a horreur de la guerre et décide de transformer ce tableau en illustration du cauchemar et de la déchéance humaine. À travers le processus créatif de sa protagoniste, et tous les obstacles auxquels Galactia se heurte, la pièce «Tableau d'une exécution», présentée au Théâtre du Rideau Vert jusqu’au 25 octobre, pose une question fondamentale: les artistes sont-ils réellement libres, ou sont-ils éternellement soumis aux diktats politiques?

Lorsque le dramaturge britannique Howard Barker a choisi de placer cette histoire dans l’Italie du 16e siècle, se doutait-il que sa pièce résonnerait plus fort que jamais en 2025?

Car oui, Tableau d’une exécution parle de notre société et du fait que le schéma de pouvoir qui encadre le milieu artistique est demeuré inchangé depuis des siècles.

Photo: Eve B. Lavoie

Donner une voix aux oubliés

La pièce tourne d’abord et avant tout autour d’une femme, Galactia (Sylvie Drapeau), une artiste peintre complètement débridée, sensuelle et revendicatrice bien avant son temps. Une femme qui hurle à la face du monde à travers ses toiles et qui se fout éperdument de ce qu’on pense d’elle.

Sa liberté et son désir de peindre la vérité sont ce qu’il y a de plus important pour elle, tellement qu’elle ira jusqu’à être violée, torturée et emprisonnée pour avoir voulu défendre ses droits. Et malgré leurs débats (et leurs ébats!) enflammés, son amant, Carpetta (Maxime Denommée), demeure son plus grand allié… jusqu’à devenir son principal compétiteur.

Alors que les plus hautes autorités de Venise lui demandent de créer une représentation élogieuse de la flotte militaire vénitienne lors de la bataille de Lépante, Galactia décide d’en faire à sa tête et de peindre un portrait réaliste, douloureux et absolument écœurant de l’affrontement. Un tableau si monstrueusement vrai qu’il en donne la nausée, et même les larmes, à tous ceux et celles qui le contemplent.

À travers cet acte de rébellion, Galactia cherche à donner une voix à tous ces pauvres gens qui ont perdu la vie pour la défense de leur patrie, laquelle, en fin de compte, n’a aucune considération pour eux.

Photo: Eve B. Lavoie

Dans une posture intersectionnelle avant l’heure, Galactia se sert de sa condition de femme sans cesse mise de côté au profit des hommes pour donner une opportunité aux marginaux d’être enfin vus et entendus.

Dans toute leur misère, leur saleté et leurs blessures, elle veut montrer au doge (Jean-Moïse Martin) et à sa garde rapprochée, formée de son frère amiral en chef (Marcel Pomerlo) et d’un éminent cardinal (Patrice Coquereau), que leur pouvoir ne mène qu’à des horreurs inimaginables.

Sensualité, nuances et intelligence

Sur scène, les comédiens portent la pièce avec une intensité remarquable. Sylvie Drapeau livre une Galactia incandescente: sensuelle, orgueilleuse, mais toujours habitée d’une intelligence tranchante. Elle occupe l’espace avec une telle force qu’on a parfois l’impression que les autres personnages gravitent autour d’elle. Jean-Moïse Martin, dans la peau du doge de Venise, lui oppose une présence plus feutrée, autoritaire, mais sans excès, rendant leurs affrontements d’autant plus percutants.

Marcel Pomerlo, dans le rôle de l’amiral en chef, glace le sang par son intransigeance, bien que certaines mimiques tendent vers le surjeu. Patrice Coquereau, en cardinal, surprend par une interprétation retenue, presque trop sage, qui manque parfois de relief, mais qui accentue le contraste avec la fougue de Drapeau.

Photo: Eve B. Lavoie

Les décors, signés Olivier Landreville, épouse cette tension entre sobriété et éclat. Le décor se résume à une imposante structure de bois, à mi-chemin entre l’échafaud et la mezzanine, qui sert de lieu de pouvoir autant que de terrain de jeu scénique. Ce choix de scénographie, loin de limiter l’action, sert à mettre en valeur les corps, les regards et les affrontements idéologiques.

Les costumes suivent la même logique minimaliste: Galactia se distingue par une robe simple, illustrant sa pauvreté d’artiste, tandis que les figures d’autorité – Doge, cardinal, amiral – arborent des étoffes plus riches, symboles d’un pouvoir qui s’exhibe.

Un choix scénique particulièrement marquant est celui du costume contemporain de Gina (Ève Pressault), critique d’art vêtue d’un complet-veston chic digne d’un défilé de Marie Saint Pierre. Ce décalage volontaire, alors qu’on est immergé en 1571, agit comme une fissure temporelle: il rappelle crûment que les rapports de domination entre créateurs et décideurs n’ont rien perdu de leur actualité.

Pour qui travaillent vraiment les artistes?

Ce qui brise Galactia, la rend folle et la mène à sa perte, c’est qu’elle réalise, en fin de compte, qu’elle n’a aucun pouvoir et que, comme artiste et comme femme, elle restera à la merci de ces hommes politiques toute sa vie. C’est là que la pièce de Barker brille par son génie visionnaire: ce sentiment d’être continuellement à la merci des autorités, de n’avoir que très peu, ou alors carrément aucune liberté ou pouvoir réel sur le travail accompli, les artistes le vivent encore de nos jours.

Photo: Eve B. Lavoie

Au-delà d’un récit où la censure camoufle une réalité en tous points monstrueuse, ce que les autorités tentent de faire avaler à Galactia, Tableau d’une exécution dresse le portrait d’une artiste qui se bat pour ne plus dépendre de qui que ce soit et pour être complètement libre.

Il suffit d’ouvrir un journal pour tomber presque à coup sûr sur un article dénonçant l’état absolument alarmant des arts vivants et de notre culture. Qu’il s’agisse de nos auteurs, de nos scénaristes, de nos acteurs, de nos metteurs en scène ou de nos danseurs, tous et toutes s’entendent pour dire que la situation est critique. Les créateurs sont à la merci des diffuseurs qui, eux-mêmes, sont à la merci des subventions d’un gouvernement qui ne les finance pas suffisamment. Cette dépendance financière influence directement sur la capacité de création des artistes, dans un monde où la censure en art (pensons à nos voisins du sud) prend du gallon.

Où s’arrête ce cycle? Et n’est-il pas terrible de constater qu’il a pratiquement toujours existé?

Cet aspect extrêmement actuel, le metteur en scène du spectacle, Michel Monty, l’a bien compris. On sent qu’il nous envoie un message clair: le sentiment de dépendance des artistes par rapport aux décideurs est encore (trop) présent aujourd’hui.

Ce spectacle absolument magistral ne pourra faire autrement que vous amener à réfléchir aux conditions idéologiques et morales dans lesquelles les artistes pratiquent encore aujourd’hui leur métier.

La pièce «Tableau d'une exécution» en images

Par Eve B. Lavoie

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    Photo: Eve B.Lavoie
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