«ANNA – ces trains qui foncent sur moi» de Steve Gagnon au TNM: quand les masques tombent – Bible urbaine

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«ANNA – ces trains qui foncent sur moi» de Steve Gagnon au TNM: quand les masques tombent

«ANNA – ces trains qui foncent sur moi» de Steve Gagnon au TNM: quand les masques tombent

Une fresque théâtrale ambitieuse, mais par moments inégale

Publié le 23 octobre 2025 par Flavie Boivin-Côté

Crédit photo : Christophe Pean (Les photos ont été prises lors du spectacle présenté à Limoges)

Dans l’intimité mystérieuse et inquiétante d'une forêt, à l’intérieur du grand domaine du premier ministre sortant, de vieux amis se retrouvent. Sous l’effet de l’alcool et des insultes camouflées sous le couvert de l’humour, les langues se délient, les claques s’envolent et les masques tombent. C’est dans cet univers particulier que l’auteur et comédien Steve Gagnon convie le public avec «ANNA – ces trains qui foncent sur moi», sa première pièce-fleuve d’une durée de 3 h 10 (plus un entracte de 20 minutes) présentée au Théâtre du Nouveau Monde jusqu’au 26 octobre.

Une galerie de puissants au bord du gouffre

Chaque été, un groupe d’amis se réunit pour célébrer la fin de la session parlementaire l’espace d’un long week-end. Mais ces retrouvailles entre figures d’influence du Québec contemporain ressemblent davantage à une autopsie collective du pouvoir qu’à une fête.

Autour de la table, on retrouve, d’une part, Stéphane (Marc Shapira), premier ministre sortant, et sa femme Daria (Violette Chauveau), Yvan (Frédéric Cherboeuf), ministre influent et son épouse Anna (Véronique Côté), Françoise (Annick Bergeron), monument de la politique, et sa fille Nathalie (Sophie Desmarais), actrice adulée et, d’autre part, à ce noyau s’ajoutent Alexandre (Steve Gagnon), jeune député prometteur, son conjoint Philippe (Salim Talbi), chroniqueur politique vedette, Marie (Édith Patenaude), ancienne députée passée à l’opposition, Katia (Julie Sommervogel) ainsi que Constantin (Clément Goethals), agriculteurs invités presque par erreur, qui se joint un peu à reculons à ce rendez-vous de l’élite québécoise.

Photo: Christophe Pean (Les photos ont été prises lors du spectacle présenté à Limoges)

Sous le vernis des plaisanteries et des verres de vin qui coulent à flots, les rancunes, les trahisons et les hypocrisies s’exposent. À mesure que la fin de semaine avance, les insultes déguisées en blagues baveuses se muent en coups bas. Les masques tombent, laissant apparaître la fragilité de vies faussement idylliques.

Une fresque théâtrale ambitieuse, mais par moments inégale

Steve Gagnon, qu’on avait bien aimé aux côtés d’Anne Dorval dans Je t’écris au milieu d’un bel orage, excelle dans l’art de créer des atmosphères à la fois terriblement réalistes, drôles et tendues. Ici, le public a souvent la sensation d’assister à un véritable souper de famille où tout le monde parle trop fort et en même temps, et où chacun cherche à exister davantage que l’autre.

C’est à la fois fascinant, et parfois étouffant.

C’est pourquoi cette densité narrative a un revers: plusieurs discussions, bien que brillantes et articulées, donnent parfois l’impression de tourner à vide. Les monologues s’étirent, les confrontations s’enlisent. L’auteur semble vouloir tout dire, sur le pouvoir, le patriarcat, la vie de couple, la corruption, le privilège, la culpabilité écologique, le rapport à la vérité, mais tous ces sujets, pourtant contemporains, ne trouvent pas forcément un écho dramatique fort.

L’impression générale reste celle d’un spectacle foisonnant, mais comme trop-plein, où l’on se demande parfois où tout cela s’en va. Le dramaturge a su construire un univers captivant, mais à mon humble avis, la durée excessive de sa création dilue à certains moments la charge émotionnelle du propos.

Photo: Christophe Pean (Les photos ont été prises lors du spectacle présenté à Limoges)

Les cerfs, la nature et la chute des puissants

La forêt, où se déroule une grande partie de l’action, devient, peu à peu, un personnage à part entière. Des cerfs rôdent autour du domaine, figures spectrales d’une nature qui observe, silencieuse, les déchirements humains.

C’est d’ailleurs lorsque plusieurs de ces bêtes sont retrouvées mortes par balles sur le terrain du manoir que les choses commencent à se corser…

Cette symbolique, subtilement amenée, agit comme un rappel: la nature finit toujours par reprendre ses droits. Dans ce huis clos formé par des êtres arrogants qui sont persuadés de contrôler le monde, les animaux incarnent une forme de vérité brute, un retour du réel face à la décadence humaine.

La scénographie de Vincent Goethals est très simpliste: tout au long du spectacle, on peut observer, à l’arrière-plan, une projection d’une forêt sur un rideau, et la scène, quant à elle, est agrémentée d’un éclairage à la fois envoûtant et mystérieux qui lui confère une atmosphère onirique.

Des performances contrastées

Violette Chauveau, dans le rôle de Daria, domine à mon sens la distribution. Elle incarne, avec justesse et énormément d’humour, une femme à la fois lucide et fatiguée, observatrice acérée d’un monde qu’elle voit s’écrouler. Elle est le portrait d’une femme pour qui la légèreté et la superficialité sont des bouées de sauvetage. Dans une galerie de personnages qui nous rappellent douloureusement le côté sombre de ceux et celles qui nous dirigent, Daria est la lumière à laquelle le public s’identifie et s’accroche.

Photo: Christophe Pean (Les photos ont été prises lors du spectacle présenté à Limoges)

À l’inverse, le personnage d’Anna, malgré son importance symbolique et son rôle-titre, reste curieusement terne. Anna porte un grand secret: elle a accouché d’une petite fille qui n’est pas celle de son mari, mais qu’Yvan a accepté d’élever comme son propre enfant. C’est une femme pleine de mystères et qu’on décrit à maintes reprises comme étant carrément parfaite et toujours distinguée. Cette femme, qui a passé sa vie à s’oublier pour ne pas nuire à la carrière politique de son mari, on aurait souhaité la connaître davantage, toucher de plus près à sa vulnérabilité.

Les autres interprètes de la distribution, notamment Edith Patenaude (mais qu’on peinait à entendre, tellement sa voix ne portait pas suffisamment) et Annick Bergeron, livrent des prestations solides, souvent marquées par un humour corrosif et une intelligence du verbe.

Par contre, s’il y a bien un souci majeur à soulever au niveau du rendu sonore, c’est que, comme les voix des acteurs n’étaient pas amplifiées, on peinait souvent à bien entendre les répliques. Quelques spectateurs, lors de l’entracte, se sont d’ailleurs plaints à des membres du personnel du TNM, surtout ceux qui n’étaient pas placés près de la scène…

Une ouverture saisissante

L’ouverture de la pièce, lors de laquelle les personnages sont tous assis sur des chaises pour ensuite livrer debout de courts monologues d’introduction, frappe par sa sobriété et sa puissance. Cette mise en place épurée agit à la manière d’une arrivée poétique et chorale de la galerie de personnages avec qui les spectateurs passeront un long moment.

On y retrouve la patte de Steve Gagnon: un goût pour la musicalité du langage et la théâtralité du verbe.

Photo: Christophe Pean (Les photos ont été prises lors du spectacle présenté à Limoges)

Un théâtre de la déchéance et de la lucidité

Malgré ses longueurs, ANNA – ces trains qui foncent sur moi reste une œuvre profondément audacieuse. Elle parle du pouvoir, du déni, de la peur du déclin, mais aussi du besoin d’amour et de reconnaissance qui habite ceux et celles qui gouvernent.

Gagnon signe ici une tragédie moderne au sein de laquelle la chute des élites fait écho à celle d’un monde à bout de souffle.

Sous les excès et la verve, il y a une vérité touchante: celle d’humains qui se débattent dans leur propre vacuité. Et quand, à la fin, la forêt reprend le dessus, on comprend que tout ce vacarme politique n’était qu’un murmure avant le silence qui nous guette tous: celui de la mort.

La pièce «ANNA – ces trains qui foncent sur moi» en images

Par Christophe Pean

  • «ANNA – ces trains qui foncent sur moi» de Steve Gagnon au TNM: quand les masques tombent
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    Photo: Christophe Pean (Les photos ont été prises lors du spectacle présenté à Limoges)
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