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Crédit photo : Marlène Gélineau Payette
Mieko est issue d’un milieu pauvre. Pour aider ses parents, elle se prête notamment à des activités lucratives de strip-teaseuse… en patins à roulettes.
Faute de moyens financiers pour lui prodiguer les soins hospitaliers nécessaires afin de guérir sa pneumonie, elle succombe à l’infection. Ses parents, pour ne pas s’enquérir des dépenses, vendent sa dépouille à un laboratoire.

Photo: Marlène Gélineau Payette
S’ensuit le récit factuel de chacune des étapes post mortem de Mieko: la transaction entre ses parents et les deux brancardiers, son transport en voiture vers l’hôpital, puis la dissection de son corps à la morgue…
Le corps des femmes scruté à la loupe
La pièce commence alors qu’une immense larve dorée, rappelant un ver des sables (référence au film Dune) se tortille sur la scène jusqu’à ce qu’on finisse par voir la tête de l’actrice s’en extirper. Ce costume étrange et curieux fascine d’entrée de jeu: en quoi le cocon dépeint-il la mort? N’est-ce pas plutôt le symbole de la naissance? Ceci dit, cette enveloppe, dont l’actrice se départit par la suite, ressemble à des organes agglutinés ou à des intestins lui ayant été prélevés, gisant banalement sur la scène.
Le ton lugubre est donné.
Dans La jeune fille suppliciée sur une étagère, Mieko relate son histoire avant sa mort. Elle parle entre autres de son boulot de strip-steaseuse. C’est d’ailleurs l’une des scènes les plus belles visuellement et qui insuffle un rythme à une pièce, en somme, assez linéaire.
Les éclairages incandescents, comme si on était en plein red light, enveloppent les mouvements de danse de l’actrice d’une précision chirurgicale. Larissa Corriveau dégage un magnétisme. L’amalgame de sa chorégraphie, et l’aisance avec laquelle elle déclame le texte, est déconcertant et envoûtant.
Par la suite, son personnage assiste au spectacle troublant de son corps dépecé à l’instar d’un vulgaire morceau de viande, aux propos dégradants des hommes qui touchent impunément son corps, ses seins, son entrejambe, lui retirant son hymen et se moquant de sa virginité.
Si le livre met en lumière la condition des femmes au Japon et leur soumission, ce passage met en évidence l’objectification du corps des femmes. Un corps qui sera étudié sous toutes ses coutures par une cohorte d’étudiants en médecine. Un corps réduit à une enveloppe charnelle vide et qui finira en cendres dans une urne posée sur une étagère. Une urne que les parents ne daigneront même pas recueillir, prétextant ne pas avoir payé pour l’inhumation.

Photo: Marlène Gélineau Payette
Un voyage sensoriel
Si les sensations qui traversent le personnage sont aussi perceptibles pour le public, c’est grâce à la conception sonore de Simon Gauthier et à la scénographie de Cédric Delorme-Bouchard.
L’ambiance sonore du spectacle est glauque, sans pour autant basculer dans l’horreur. On imagine très bien la salle d’autopsie sombre où les deux hommes s’affairent à démembrer, à disséquer, à vider de ses organes et de son sang le corps de la jeune femme. Leur existence est évoquée par des répliques projetées sur un écran au-dessus de la scène, ce qui apporte une dimension dialoguée au solo de Larissa Corriveau.
Une seule autre actrice, Jennyfer Desbiens, partage un bref instant la scène pour illustrer le sort auquel Mieko a échappé. Réduite à un squelette, car un horrible vieillard s’est approprié ses os pour en faire des spécimens translucides, elle apparaît d’abord comme une ombre à l’arrière-scène. Puis, elle se déploie sur une musique transcendante.
Toutefois, le soir où j’ai assisté au spectacle, la régie l’a interrompu subitement juste avant cette scène si poétique en raison de spectateurs qui devaient sortir de la salle. Le public n’a pas trop saisi ce qui se passait à ce moment-là, mais l’enchantement, malheureusement, n’a pas pu opérer.
La scénographie épurée, quant à elle, recèle de procédés scéniques inattendus, jouant sur l’apparition de textures et de liquides. J’y reviendrai plus tard.
Larissa Corriveau: audacieuse, vulnérable et convaincante
Sidérée suite à sa lecture du livre d’Akira Yoshimura, l’actrice savait-elle dans quel projet elle s’embarquait en jouant le rôle-titre dans cette adaptation théâtrale? À la fois vulnérable, inébranlable et fort convaincante, elle livre en tout cas une solide performance.

Photo: Marlène Gélineau Payette
Vêtue d’un costume transparent épousant chacune de ses formes, elle incarne l’innocence volée de la jeune Mieko, dont le cadavre a été manipulé par tellement de mains crapuleuses.
Au-delà du texte poétique qu’elle maîtrise pendant 1 h et 20 minutes, c’est son jeu physique et l’environnement dans lequel elle doit se soumettre qui impressionnent. En effet, dans l’une des scènes, elle semble baignée dans un bassin de formol. Une substance visqueuse recouvre son corps. Des tissus en lambeaux tapissent sa peau exhibée sans pudeur. Puis, elle s’extirpe de ce bassin et rampe difficilement sur la scène, comme si l’agonie s’abattait de nouveau sur elle.
Comme si on l’avait véritablement vidée de son âme et de son honneur.
Un objet théâtral intrigant qui laisse un peu pantois
En définitive, je serais curieuse de lire la nouvelle d’Akira Yoshimura, qui semble avoir bouleversé bon nombre de lecteur·rices. Bien que la mort soit abordée de front, une grande sensibilité teinte la forme et l’écriture. On éprouve une réelle compassion envers le personnage et l’expérience sensorielle qu’elle nous fait vivre.
Pour ma part, l’ennui m’a guetté par moments, et ce, malgré tous les processus scéniques déployés pour me faire ressentir la conscience exacerbée de cette jeune fille. J’ai toutefois adoré le costume insolite de la larve et la manière dont se mouvait l’actrice. Et je dois dire que, dès le départ, on mord à l’hameçon et on a envie de découvrir cet objet théâtral unique.
Cependant, la mise en scène demeure statique, à l’exception de la scène flamboyante du début, et le rythme lent du spectacle a, quant à lui, compromis mon attention, déjà difficilement constante.
La pièce «La jeune fille suppliciée sur l'étagère» en images
Par Marlène Gélineau Payette
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Photo: Marlène Gélineau Payette -
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