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Crédit photo : Eric Myre
Carole, col roulé beige et doigt d’honneur assumé
La première partie est offerte par Carole, son personnage phare. Son alter ego en col roulé beige, pantalon mou, désinvolture vissée comme une seconde peau.
Carole arrive sans sourire, bougeant sur «Fireball» de Pitbull, et aussitôt, elle lance au public: «Bonjour, ça va bien?»… pour enchaîner prestement d’un sec «Répondez pas, j’men caliss.» La salle éclate. Parce que le public la connaît.

Photo: Eric Myre
Ses fans connaissent son air pince-sans-rire, ce léger mépris délicieux faisant partie du personnage.
Carole interagit avec un spectateur qui lui renvoie le fuck you qu’elle vient de faire à tout le monde, longtemps. Et là, Silvi craque. Elle rit. Beaucoup. Incapable de rester dans son personnage. «C’est la première fois que ce genre d’affaire là arrive dans mon show», avoue-t-elle, et cette perte de sérieux devient un moment en soi, humain, vrai, drôle.
Elle termine en faisant crier à quelques reprises des «Carole» à la moitié de la salle, des «Ahh oui» à l’autre, et elle demande même à un spectateur de clore le tout avec un «CAROLE» final, tonitruant.
C’est cocasse, différent, léger. Ça met la table.
Silvi, la vraie, celle qui vacille entre l’absurde et le tendre
Carole quitte, Silvi arrive de derrière un décor rectangle cadré blanc, lumineux, d’où pend un rideau de franges à paillettes rouges. Et sur elle, un petit top noir où brillent quelques éclats.
Silvi Tourigny parle de sa jalousie envers… Carole. «C’est rare quelqu’un qui est jaloux de son propre personnage». Elle demande au public: «Qui se crosse en regardant Carole?» Rit avec lui. C’est cru, mais jamais gratuit. Ça surprend, ça déstabilise, ça fonctionne.
Quand Silvi est Silvi, on change de terrain. Elle parle de son prénom, Sylvie, un nom «pas commun» de son époque. Elle raconte qu’en troisième année, elle a reçu du café et une bouteille de rosé à un échange de cadeaux, parce que la mère de son camarade pensait qu’il avait pigé la prof.

Photo: Eric Myre
C’est dans ces histoires-là que Silvi est la plus forte: les anecdotes absurdes racontées avec verve.
Elle enchaîne avec ses parents: sa mère qui a «l’air de Prince». Son père qui va chez le cordonnier avec ses bottes dans les pieds et qui repars en pied de bas, parce qu’il n’en a pas emmené d’autres. Le couple qui voulait faire une offre d’achat… sur une maison au Village québécois d’antan. Sa mère qui lui a dit qu’elle a toujours haï les enfants.
Chaque fois, Silvi donne juste assez de détails pour qu’on revoit les scènes. On les reconnaît. On reconnaît nos propres parents, nos souvenirs, nos maladresses.
Son fils, les muffins du Costco et l’alcoolisme pandémique
Elle parle ensuite de son fils, de sa phase «c’est quoi ça» où chaque chose devenait une énigme: le tapis, le sofa… son père. Elle digresse sur les muffins du Costco, qui devraient s’appeler des petits gâteaux. Puis revient à son fils et à sa phase «show up»: «un concombre c’est un légume, le soleil est jaune…»
Elle glisse qu’elle a aussi attrapé «la maladie de la pandémie», comme la majorité des mères: l’alcoolisme. C’est dit comme une évidence, mais une évidence qui ricoche en rire, un rire assumé et honnête.
Elle avoue avoir répété à son fils des phrases qu’elle s’était jurée de ne jamais prononcer: «Fais pas cette face-là, tu vas rester pogné de même». Et elle raconte lui avoir fait croire que c’était elle qui avait écrit «Si Dieu existe» de Claude Dubois.

Photo: Eric Myre
Elle imite le cri d’une truite arc-en-ciel, d’une femelle cougar («Hey ti-gars, viens donc icitte, Smack-Smack!») Elle raconte avoir déjà travaillé dans une clinique vétérinaire où elle se faisait poser des questions épiques.
Ces apartés-là, on finit par les attendre. C’est son rythme à elle: une pensée qui en tire une autre, qui en tire encore une autre, et soudain, on rit sans trop savoir quand on a lâché prise.
Danser en voulant avoir l’air cochonne, ou comme dans les années 1980
Silvi Tourigny s’amuse aussi à imiter les femmes qui dansent en voulant avoir l’air cochonne, même à la cabane à sucre sur un air de rigodon. Elle imite la façon de danser des années 1980. Puis, elle tombe dans le petit train. Et ça fonctionne: la salle rit, acquiesce de la tête, se reconnaît ici ou là.
Ce public-là, majoritairement des femmes, en majeure partie des têtes blanches, l’aime déjà. Elle ne les conquiert pas, ils sont venus conquis.
Une artiste généreuse et instinctive, mais encore en construction
L’humoriste possède une énergie débordante. Elle chante, elle danse, elle bouge sans jamais s’essouffler. On sent sa générosité. Son désir sincère d’offrir un bon moment.
Mais parfois, on dirait qu’elle effleure l’humour sans oser enfoncer le clou. Comme si, parce que c’est son premier spectacle solo, elle avançait à tâtons. Et pourtant, au fond, on sent un réel talent. Une présence qui pourrait prendre toute la place si elle se laissait aller à l’assumer pleinement.

Photo: Eric Myre
Silvi est sortie de l’École de l’humour il y a plus de quinze ans. Et oui, elle mérite sa place. Mais En feu nous laisse sur notre faim. Les blagues sont drôles, oui. Les histoires, savoureuses. Mais il manque encore LA blague, celle qui marque, celle qui distingue, celle qui coche quelque chose en nous.
Le feu est allumé. Il ne reste qu’à lui laisser le temps, et l’audace, de prendre vraiment.
Le one-woman show «En feu» de Silvi Tourigny en images
Par Eric Myre
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