ThéâtreCritiques de théâtre
Crédit photo : Danny Taillon
En 2026, interroger sa masculinité depuis un fauteuil du Diamant demeure, d’une certaine façon, un luxe confortable. C’est aussi une manière élégante d’éviter de remettre en question les privilèges qui permettent d’être là.
Frères de Nathalie Doummar s’y aventure néanmoins avec une générosité réelle en mettant en scène des hommes — pères, fils, cousins, beaux-frères — qui sont, l’espace de quelques jours, loin de leurs conjointes.
C’est la suite logique de Mama, le pendant masculin d’un diptyque sur la famille moyen-orientale en terrain québécois.

Photo: Danny Taillon
Une mécanique théâtrale bien huilée
Pris un à un, les éléments du spectacle sont difficiles à prendre en défaut. La scénographie de Xavier Mary — naturaliste, ce qui n’est pas le registre qui m’emballe d’habitude le plus — est ici d’une précision remarquable, jusqu’au sauna rempli d’eau. Son ossature de bois évoque à la fois le chalet familial et la chapelle. Elle confère ainsi une solennité inattendue aux retrouvailles.
Étienne Coppée, au piano sur scène, est peut-être le personnage le plus juste de toute la pièce: sa musique dit souvent ce que les hommes autour de lui refusent de formuler.
La distribution est sans maillon faible. Paul Ahmarani campe Robert, l’oncle conservateur et catholique, avec un sens du timing comique qui arrache de vrais rires, sans jamais réduire le personnage à la caricature. Manuel Tadros porte Nabil avec une chaleur qui masque, progressivement, quelque chose de bien plus fragile. Neil Elias s’amuse visiblement dans son rôle, et, de ce fait, cette énergie se communique.
Le texte lui-même a de la vigueur: les punchlines de Tadros ont du poids, et une scène de devinettes autour des références culturelles de la communauté égyptienne produit de beaux décalages entre les générations.
Mais voilà où réside le problème.
Une masculinité observée plutôt que mise à l’épreuve
Frères annonce d’emblée vouloir parler de la masculinité contemporaine. Ce que la pièce propose, plutôt, c’est un catalogue de ce que la masculinité est censée être en 2026: l’homme en déconstruction, le crypto-bro obsédé par l’argent; le psychiatre qui impose sa loi sous couvert de bienveillance; le père qui oscille entre ses réflexes hérités et une lucidité tardive, et j’en passe.
Ainsi, chaque figure est reconnaissable. Pourtant, aucune n’est véritablement mise en danger.

Photo: Danny Taillon
La bienveillance avec laquelle Doummar regarde ses personnages — et elle est réelle, elle est même touchante — finit par les protéger des contradictions qui auraient pu les faire exister autrement. Ces hommes ne savent pas avoir une seule conversation honnête les uns envers les autres.
Ils jouent ce qu’ils sont censés être. Et la pièce ne les force jamais à s’arrêter.
On pense aux personnages du Déclin de l’empire américain de Denys Arcand, qui ne parlaient que de sexe et de couple. Ici, le locker-room talk prend des airs de réflexion sociologique sans jamais en avoir la profondeur. Ainsi, l’observation peut sembler fascinante depuis les fauteuils du Diamant; elle reste confortable.
Quand le spectacle trouve enfin son point de rupture
Le spectacle se «réveille» véritablement lorsque la femme de Nabil lui annonce par téléphone qu’elle le quitte. En revanche, cette nouvelle fait l’effet d’un caillou dans la mécanique. Dès lors, chaque homme doit soudainement se positionner face à quelque chose de réel, qui le dépasse, qui ne se règle pas grâce à une réplique bien sentie.
Joué avec une froideur glaçante par Ariel Ifergan, le psychiatre du groupe saisit l’occasion pour imposer un silence collectif envers la conjointe. Il présente cette mesure comme une stratégie thérapeutique. Les autres voudraient simplement s’assurer qu’elle va bien.
Or, c’est dans cette tension que la pièce trouve enfin sa nécessité. Et c’est là qu’arrive la réplique qui justifie le déplacement: Nabil confronte le psychiatre en lui disant qu’il veut élever des fils que les femmes n’auront pas peur de quitter si elles le souhaitent. Il dit ce que personne n’osait dire: il nomme la peur, là où les autres n’habitaient que la déférence.
Ce moment est poignant, précis, et cruel de la bonne façon. Le hic, c’est qu’il arrive tard — et qu’il reste seul de son espèce.

Photo: Danny Taillon
Frères est un spectacle bien fait, porté par des artisans de premier ordre, qui offre un portrait attachant d’une communauté encore trop peu représentée sur nos scènes. Pourtant, il préfère observer ses personnages plutôt que les confronter.
On sourit beaucoup. On est parfois touché∙e. Au final, on ne repart pas ébranlé∙e. Cette pièce de théâtre aurait pu être une déclaration, sauf qu’elle reste, pour l’essentiel, une démonstration.
La pièce «Frères» de Nathalie Doummar en images
Par Danny Taillon
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