«Allégorie» au Théâtre Premier Acte: entrer dans l'inconfort pour mieux comprendre l'invisible – Bible urbaine

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«Allégorie» au Théâtre Premier Acte: entrer dans l’inconfort pour mieux comprendre l’invisible

«Allégorie» au Théâtre Premier Acte: entrer dans l’inconfort pour mieux comprendre l’invisible

Là où le réel bascule sans prévenir

Publié le 16 avril 2026 par Nancy Boulay

Crédit photo : David Mendoza Hélaine

Il y a, dès les premières minutes, quelque chose qui refuse de se laisser apprivoiser. Au Théâtre Premier Acte, jusqu'au 25 avril, «Allégorie», produite par le collectif À gorge déployée, ne s'annonce pas comme une pièce qu'on va simplement regarder: elle s'impose comme une expérience qu'on va devoir traverser. Avant même que tout commence vraiment, Alizée, interprétée par Catherine-Oksana Desjardins, est là, couchée sur un divan, endormie. Puis, lentement, les autres apparaissent, immobiles. Figés dans des positions étranges, comme suspendus entre deux états. Et déjà, quelque chose se serre en nous. On comprend, sans qu'on nous le dise, qu'on ne sera pas confortable.

Une entrée en matière qui dérange

Des sons surgissent. Dérangeants, presque organiques. On pourrait croire à un orgue, mais ce serait trop simple. Les corps se mettent à bouger, de façon saccadée, désarticulée, comme des morts qui refusent de rester immobiles. Ou des vivants qui ne savent plus comment l’être.

Sur une moitié de visage, un maquillage brillant, pailleté, ni clown ni rien d’associatif, comme une lisière entre deux réalités.

Photo: David Mendoza Hélaine

Des rires éclatent. Pas des rires francs, des rires démoniaques.

L’une des comédiennes, Gaïa Cherrat Naghshi, excellente dans ce trop petit rôle pour le talent qu’elle a,  laisse échapper un rire démentiel, qui reste longtemps en tête. Et puis, on entend différents sons sur lesquels les corps bougent pour redevenir immobiles  quand ils s’arrêtent. On n’arrive pas à en définir la nature. Des corbeaux peut-être. Ou quelque chose qui y ressemble. Ils s’articulent bizarrement et se rapprochent d’Alizée.

Rien n’est frontal. Tout est détourné. Même leur venue vers elle semble hypocrite, comme si la bienveillance elle-même ne savait quel manteau revêtir.

Jusqu’à ce qu’ils se retrouvent tous sur le divan. Et ce divan devient immédiatement plus qu’un simple meuble.

Une mise en scène qui joue avec nos sens

Tout au long de la pièce, un grésillement, un fond sonore, un bruit, s’infiltre. Discret mais présent. Suffisant pour faire douter. Est-ce un problème technique? Une faille sonore? Non, parce que parfois, le silence est total. Ce grésillement est voulu. Il s’insinue comme un parasite. Il crée une tension. Il nous fait douter de ce qu’on entend. De ce qu’on perçoit.

Et c’est là que la mise en scène devient brillante. Pierre-Olivier Roussel, l’auteur et metteur en scène, réussit à nous étonner, à nous déstabiliser, et surtout à nous entraîner ailleurs.

La pièce ne cherche pas seulement à raconter la schizophrénie; elle cherche à nous faire perdre nos repères. À nous faire vivre cette instabilité.

Entre chaque scène, les corps reviennent. Saccadés, déformés, inconfortables. On voudrait détourner le regard. Et c’est précisément là que le spectacle nous tient: dans cet espace où regarder devient difficile, mais nécessaire.

Photo: David Mendoza Hélaine

Retrouvailles difficiles

Puis, le présent, ou ce qui s’en rapproche, s’installe.

Alizée arrive chez sa sœur, joué par Clémence Lavallée, avec un sac de clémentines à la main. Geste simple, presque banal. Et pourtant chargé de sens. On comprendra que cela fait cinq ans qu’elles ne se sont pas vues. Cinq ans depuis une crise intense de schizophrénie qui a tout brisé.

L’une est partie pour se reconstruire; l’autre est restée pour survivre.

Entre elles, il y a cet espace, celui où les mots ne savent plus comment exister. Elles parlent de banalité. Elles blaguent, le public embarque, rit parfois. Mais derrière chaque phrase, il y a une tension, une maladresse. Une peur de dire trop. Ou pas assez.

Les comédiennes bafouillent légèrement. Et on se demande: est-ce le personnage? Ou est-ce ce moment fragile où même l’interprète cherche encore son souffle?

Faire vivre plutôt que raconter

Allégorie ne se contente pas d’expliquer la schizophrénie; elle nous y plonge.

Les personnages autour d’Alizée, sa sœur, ses amies (Paulette Darracq et Laurence Poirier-Bergeron), son amoureux (Gabriel Samson), sa voisine Gaïa, tentent tous, à leur manière, de l’aider. Ils l’aiment. Ça se voit. Ça se sent. Mais leur amour ne suffit pas. Parce que la réalité d’Alizée n’est pas la leur.

Et c’est là que la pièce touche au bon endroit. On entend ce qu’ils disent, mais on entend aussi ce qu’elle entend. Et ce n’est pas la même chose.

Les mots se déforment. Les intensions se tordent. La paranoïa s’installe. Elle se sent observée, menacée. Elle placarde ses fenêtres de journaux pour se protéger. Elle se perd en elle-même.

Et autour, l’impuissance.

On comprend aussi les blessures plus anciennes. Une mère absente. Un retour qui n’aurait jamais dû avoir lieu. Une sœur qui a pris le relais, qui s’est épuisée à porter plus qu’elle ne pouvait.

Photo: David Mendoza Hélaine

Le divan comme point d’ancrage

Le divan traverse tout. Il est déplacé, transformé, réutilisé. Il devient le témoin du passé et du présent. D’une relation à l’autre. D’un état à l’autre.

Dans le passé, les visages sont colorés. Dans le présent, ils sont nus.

Comme si, peu à peu, tout ce qui ne faisait sens s’effaçait.

Une expérience qui laisse une trace

Il y a aussi, par moments, des jeux de mots. Des éclats d’intelligence dans l’écriture. Des phrases qui tombent au bon endroit, qui respirent. Mais ce qu’on retient surtout, c’est ce malaise constant. Les rires déformés. Les sons qui dérangent. Les lumières qui ne rassurent jamais complètement. Tout est offert pour nous placer dans cet inconfort.

Et ça fonctionne. On sort de là sans réponses claires, mais avec une sensation dérangeante. Celle d’avoir entrevu quelque chose de fragile, de complexe. De profondément humain.

Cela dit, certains éléments laissent entrevoir des fragilités. Le jeu des comédiens, parfois inégal, donne par moment une impression de flottement, comme si le texte n’était pas toujours pleinement maîtrisé. L’écriture elle-même, bien qu’elle comporte de belles trouvailles, semble parfois plus mince, moins approfondie qu’elle ne pourrait l’être.

Reste qu’Allégorie nous rappelle une chose essentielle: les troubles de santé mentale ne sont pas invisibles. Ils sont vécus. Ils déforment, ils isolent. Et ils dépassent souvent la capacité d’amour de ceux qui entourent.

Un bras fracturé, ça se voit. Ça se nomme. Ça se soigne. L’esprit, lui, échappe.

Et en quittant la salle, une pensée s’accroche: cette fragilité-là nous guette tous, elle n’est jamais si loin.

La pièce «Allégorie» au Théâtre Premier Acte en images

Par David Mendoza Hélaine

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    Photo: David Mendoza Hélaine
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