ThéâtreCritiques de théâtre
Crédit photo : Stéphane Bourgeois
Une tragédie familiale qui ne cesse de hanter
Au cœur de Hamlet, une histoire aussi ancienne que l’humanité: celle de la trahison et du désir de justice. Le roi du Danemark meurt subitement. À peine les funérailles terminées, son frère Claudius s’empare du trône… et épouse la reine Gertrude. Plus ou moins deux mois après la mort du roi, le mariage est célébré.
Mais quelque chose accroche. Quelque chose ne tourne pas rond.

Photo: Stéphane Bourgeois
Le prince Hamlet, fils du défunt roi, est troublé par cette précipitation. Puis survient l’inimaginable: le fantôme de son père apparaît et lui révèle avoir été assassiné par son propre frère, Claudius. Le prince se retrouve alors prisonnier d’une mission terrible: venger son père.
Pour y parvenir, Hamlet choisit une stratégie aussi dangereuse que troublante: feindre la folie. À partir de ce moment, tout bascule. Suspicion, manipulations, peur et violence s’entremêlent jusqu’à faire éclater la fragile façade du pouvoir.
Une adaptation qui prend des libertés
Il ne s’agit pas ici d’une version intégrale de la pièce. Cette adaptation de Hamlet a été coupée, remodelée, transformée. Le défi étant de taille: faire exister une vingtaine de personnages avec seulement six interprètes.
Et pourtant, la mécanique fonctionne.
Angela Konrad signe une mise en scène qui ose. Les personnages se présentent au micro, brisant la distance habituelle entre la scène et le public. Ce procédé surprend, déstabilise, mais contribue aussi à inscrire l’œuvre dans un espace résolument contemporain.
L’irrévérence de certains choix scéniques rappelle à quel point Shakespeare peut être revisité sans perdre sa force. La tragédie demeure intacte, même lorsque les codes changent.

Photo: Stéphane Bourgeois
Un décor déroutant, presque clinique
Le regard est rapidement happé par le décor. Impossible de ne pas ressentir un léger vertige.
Le plateau évoque un laboratoire. Un espace froid, presque scientifique, qui contraste avec l’intensité émotionnelle de l’histoire. Ce choix crée un décalage intrigant: alors que les personnages se débattent dans des conflits profondément humains (jalousie, pouvoir, trahison) le décor semble avoir été mis en place pour nous laisser l’observer sous une loupe.
Comme si l’on disséquait l’âme humaine.
Les projections vidéo viennent ajouter une couche supplémentaire à cette impression de densité. Par moments, l’image s’impose presque comme un personnage à part entière.
Un clin d’œil inattendu surgit même à l’écran: Robert Lepage apparaît brièvement à l’écran dans une séquence vidéo (du moins croit-on le voir). Un moment complice, puisque les artistes sont alors en répétition pour Macbeth, présenté cette semaine au Diamant.
Des performances d’actrices puissantes
Au centre de cette tempête théâtrale, deux performances se démarquent particulièrement. Céline Bonnier incarne Hamlet avec une intensité déroutante. Son interprétation oscille entre intensité et fragilité. Elle porte la folie feinte du prince avec une tension constante, laissant apparaître un personnage qui vacille entre raison et vertige.

Photo: Stéphane Bourgeois
Face à elle, Marie-Thérèse Fortin offre une Gertrude complexe et profondément humaine. Son jeu donne à la reine une dimension troublante, tiraillée entre culpabilité, amour et instinct de survie.
Leur présence scénique agit comme une ancre dans un univers volontairement déstabilisant.
Un spectacle exigeant… et long
D’une durée d’un peu moins de trois heures incluant l’entracte, cette version de Hamlet demande au public une certaine endurance.
La langue de Shakespeare, même adaptée, ne coule pas toujours naturellement à notre oreille. Les premières minutes exigent une forme d’ajustement. Il faut accepter de se laisser porter par le rythme, par les images, par la tension dramatique. Mais lorsque la mécanique se met en place, l’histoire reprend ses droits.
Le moment tant attendu du célèbre du célèbre monologue «Être ou ne pas être» semble peut-être se dessiner… ou peut-être pas. Une manière singulière d’en évoquer l’ombre sans jamais vraiment trahir le passage mythique.
À certains moments, Hamlet nous intègre dans l’histoire. Dans la réflexion. Comme si chacun était soudain appelé à participer au doute du prince.

Photo: Stéphane Bourgeois
Shakespeare, toujours vivant
Chaque époque tente de se réapproprier Shakespeare. Cette adaptation du Trident en est une nouvelle preuve.
Même transformé, adapté, déplacé dans un univers scénique contemporain,Hamlet conserve sa puissance. La pièce parle encore de nous: de notre rapport au pouvoir, à la vérité, à la justice.
Et surtout, de cette question qui traverse les siècles: «Que reste-t-il lorsque la vérité reste incertaine?»
Dans cette mise en scène audacieuse d’Angela Konrad, la tragédie shakespearienne devient un terrain d’expérimentation. Par moments déroutante, souvent exigeante, mais indéniablement habitée.
Comme quoi, plus de quatre siècles plus tard, Shakespeare est toujours d’actualité.
La pièce «Hamlet» de Shakespeare au Théâtre du Trident
Par Stéphane Bourgeois
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