«Le Québec est un pays scandinave» de Gabriel Samson I au Théâtre Premier Acte – Bible urbaine

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«Le Québec est un pays scandinave» de Gabriel Samson I au Théâtre Premier Acte

«Le Québec est un pays scandinave» de Gabriel Samson I au Théâtre Premier Acte

«Should I stay or should I go?», chantait The Clash

Publié le 23 février 2026 par Guy-Philippe Côté

Crédit photo : David Mendoza Hélaine

Le solo «Le Québec est un pays scandinave» de Gabriel Samson I, présenté au Théâtre Premier Acte jusqu'au 28 février, se pointe le bout du nez dans un contexte politique qui lui donne une résonance inattendue. En effet, le 22 janvier dernier, Mark Carney se présentait aux plaines d'Abraham pour y réclamer l'héritage de la réconciliation canadienne. À ce sujet, Paul St-Pierre Plamondon lui répondait dès le lendemain. Pour le chef du Parti Québécois, Carney venait de lancer la campagne référendaire. Le cycle reprend. «Should I stay or should I go?» The Clash posait déjà la question en 1982, et le Québec tourne encore avec. Mais cette dernière n'a jamais été qu'une question de territoire; c'est une question d'identité, intime autant que collective. Dans ce nouveau spectacle, Gabriel Samson I la fait sienne, à savoir celle du corps, celle du genre, et il définit les limites de ce que les autres peuvent décider à notre place.

Ce que Gabriel Samson I n’est pas

Gabriel Samson I n’est pas un·e artiste de salon. Diplômé·e du Conservatoire d’art dramatique de Québec, iel s’est produit à l’international, notamment en France, en Belgique, au Congo et au Mali, tout ça avant sa trentaine. Iel a ainsi négocié des budgets et fédéré des équipes multiculturelles. Iel s’est également présenté·e comme candidat·e municipal·e à Lévis en 2025.

Ce n’est pas non plus un·e théoricien·ne qui observe le Québec de loin. C’est quelqu’un qui y vit et qui y milite. Iel a d’ailleurs animé un parc de quartier pendant huit ans avant de monter sur scène.

Photo: David Mendoza Hélaine

Ainsi, Le Québec est un pays scandinave n’est pas le spectacle d’un·e artiste réveillé·e par une grande idée sur l’identité. C’est plutôt le spectacle de quelqu’un qui connaît le prix concret de l’engagement local. Et qui choisit, malgré tout, de poser la question de l’identité autrement: non pas depuis un pupitre, mais seul·e sur une scène.

Ce que vous allez voir sur scène

Sur cette scène, c’est une soirée spoken word à laquelle on a droit. À la seule exception près que l’art multi s’en mêle et que Gabriel Samson I sait exactement ce qu’iel fait avec la forme. D’ailleurs, iel va jusqu’à se moquer des tics les plus convenus au sein d’un sketch satirique au milieu du show.

Ce que iel pratique ressemble davantage à ce que Thomas Langlois, dans son mémoire Voir le slam (Université Laval, 2016), appelle le slam-théâtre, c’est-à-dire une forme hybride à travers laquelle le texte est porté par une partition gestuelle et vocale construite, pensée comme une dramaturgie à part entière, et non comme une succession de numéros.

Ainsi, Gabriel Samson I enchaîne les textes — spoken word, rap, chansons — devant une scénographie vidéo qu’iel manipule en direct. Iel gère également les éclairages et les changements de costume!

La structure du spectacle, quant à elle, est celle d’un jeu vidéo indépendant intitulé Identité Simulator. Le nom franco-anglo du jeu contient déjà l’incohérence identitaire qui sera retournée dans tous les sens pendant la performance. Iel y navigue à travers une galerie de niveaux construits à partir de ses souvenirs d’enfance sur la Rive-Sud de Québec. Des photos de sa bibliothèque virtuelle tapissent le décor. Des vidéos d’archives servent également de pauses narratives entre les textes.

Certains de ces textes sont intimes. D’autres, en revanche, sont frontalement politiques: une tentative mathématique de calculer la valeur de Radio X; une ballade rock dédiée à Éric Caire; un combat contre les boss finaux: Brian Mulroney, Stephen Harper et Jean Charest; un échange final avec une intelligence artificielle qui fait figure de double.

Photo: David Mendoza Hélaine

Ce ne sont là que quelques exemples. En fait, le spectacle passe du personnel au collectif, et ce, sans prévenir. Derrière chaque texte, c’est toujours la même question: «Qui décide de qui tu es?»

Mais où ça s’en va, ce show-là?

À ce stade-ci, je vous vois déjà venir avec cette question: «Guy-Philippe, ça s’en va où ce show-là?» Sincèrement, j’ai passé une bonne partie du spectacle à me la poser moi aussi!

Les performances s’enchaînent. Certains moments sont franchement hilarants et témoignent d’une utilisation maîtrisée du caractère performatif du jeu vidéo. Cependant, le lien entre le personnel et le politique reste opaque. Ce qui est d’autant plus drôle, c’est qu’au début de la performance, un code QR donne accès à la lettre de refus de subvention du spectacle, parce que le texte n’était pas clair selon le comité d’évaluation.

Or, lors d’un texte sur la transphobie propagée par les Charlie Kirk de ce monde, Gabriel Samson I lance une phrase clé: «Le Québec est une personne non binaire dans un pays transphobe».

Le Québec et la performance nationale

Pour en comprendre la subtilité, je sors mon chapeau d’universitaire deux petites secondes. En 2011, la professeure titulaire en études théâtrales à l’université McGill, Erin Hurley, publiait National Performance: Representing Quebec from Expo 67 to Celine Dion. Grossièrement, elle avance l’idée qu’une performance nationale forge l’identité culturelle d’une nation entière.

Hurley s’attarde notamment sur Les Belles-Sœurs de Michel Tremblay. Elle analyse aussi les spectacles du Théâtre expérimental des femmes (TEF) tels que La nef des sorcières, Les fées ont soif, ainsi que le travail de Pol Pelletier. Elle montre la manière dont les critiques anticoloniaux des années 1960 lisaient Les Belles-Sœurs comme des hommes québécois déguisés en femmes sous la pression coloniale.

Photo: David Mendoza Hélaine

Or, Erin Hurley déconstruit cette vision en démontrant comment elle a occulté les œuvres féministes qui constituaient, elles aussi, des performances nationales à part entière.

Ce que la philosophe américaine Judith Butler vient changer

Ce que montre Hurley, c’est que la vision binaire — homme ou femme — n’est pas une vérité en soi; c’est une construction. Donc, si c’est une construction, Judith Butler nous rappelle qu’elle peut être défaite. En effet, si le genre est une performance sociale, l’identité genrée d’une nation l’est aussi. Elle peut alors être reconstruite hors du cadre binaire fédéraliste vs souverainiste, Parti Québécois vs Parti libéral.

C’est précisément ce à quoi Gabriel Samson I nous invite dans Le Québec est un pays scandinave. Mais poser la question ne suffit pas à y répondre. Et c’est là que le spectacle bute contre ses propres limites.

Une identité qui se définit contre

Tout au long du show, l’identité de Gabriel Samson I et celle du Québec se définissent principalement en réaction. Contre le Canada, contre l’américanisation, contre la transphobie, et finalement contre les boss finaux eux-mêmes.

Or, cette posture est précisément celle que le Québec adopte depuis des générations. On dénonce l’hégémonie américaine en s’abreuvant de ses références. On fustige l’assimilation en parlant sa propre langue. En ce sens, le spectacle est un miroir fidèle de la question identitaire québécoise. Mais un miroir n’est pas une fenêtre. Il reflète. Il ne montre pas où aller.

Et l’échange final avec l’intelligence artificielle le confirme de la manière la plus inconfortable qui soit. On attendait une sortie du cadre binaire. Mais ce que révèle cet échange, c’est que Gabriel Samson I a envie de voter pour le Parti Québécois avec PSPP et son projet d’indépendance (tout en n’étant pas entièrement convaincu par sa vision de la souveraineté). Autrement dit, après tout ce travail de déconstruction identitaire, après avoir refusé les cases, après avoir posé la question de qui décide de qui tu es, on retombe dans le seul cadre disponible. Le même cadre binaire souverainiste-fédéraliste que le spectacle prétendait transcender.

Photo: David Mendoza Hélaine

Ce n’est pas un reproche à Gabriel Samson I. C’est un constat sur l’état de l’imaginaire politique et culturel québécois. Même les artistes les plus lucides, les plus engagés et les plus décidés à sortir du cadre finissent par buter contre la même limite: il n’y a pas encore d’autre cadre disponible.

On sait ce qu’on refuse. On ne sait pas encore ce qu’on veut devenir. Et tant qu’on ne le saura pas, on continuera de simuler une identité plutôt que d’en construire une.

La pièce «Le Québec est un pays scandinave» en images

Par David Mendoza Hélaine

  • «Le Québec est un pays scandinave» de Gabriel Samson I au Théâtre Premier Acte
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    Photo: David Mendoza Hélaine
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