LittératureLa réplique oubliée de
Crédit photo : Éditions Alto
Une femme sans nom, une multitude d’identités
Tout commence avec Germain Léon, infirmier habitué à accompagner les mourants, mais incapable d’aimer la mort elle-même. C’est lui qui découvre un crâne près du stationnement de l’hôpital. Les policiers retrouveront le reste du corps. On la nommera «Madame Victoria», faute de mieux.
Pendant des semaines, puis des années, personne ne la réclame. Elle demeure une énigme, une présence sans passé. Ce vide devient le moteur du roman.
Presque tous les chapitres sont titrés «Victoria», suivi d’un qualificatif: Victoria dehors, Victoria boit, Victoria en sursis, Victoria à l’horizon… Autant de vies possibles, autant de trajectoires imaginées pour combler l’absence d’identité.
Catherine Leroux propose alors un dispositif audacieux: si l’on ne sait pas qui était cette femme, c’est qu’elle pourrait être toutes les femmes.
Entre errance et éclats de poésie
Parmi les récits les plus marquants, il y a celui de la jeune mère encore dans l’adolescence, dont le bébé meurt subitement. Dévastée, elle marche, traverse des kilomètres impossibles, perd pied avec la réalité et devient itinérante, persuadée que son enfant est encore en vie quelque part. Ses pas la mènent jusqu’à Québec, jusqu’à l’hiver, jusqu’au froid qui mord. Cette Victoria-là incarne la douleur pure, la fragilité humaine face à l’inacceptable.
Une autre Victoria gravit les échelons dans le domaine journalistique, brisant les plafonds de verre, aimant le scotch autant que le pouvoir. Elle est dure envers les autres femmes comme envers elle. C’est elle qui prononce, alors qu’on lui reproche sa grande consommation d’alcool: «Ce n’est pas du «fort», c’est du scotch. Et si ça n’existait pas, vos copines seraient déjà renvoyées, et vous aussi. À partir d’aujourd’hui, vous êtes ici pour répondre au téléphone, organiser mon agenda et tenir cette bande de dindes loin de moi.»
Une réplique tranchante, révélatrice d’une époque, d’une fatigue, d’un rapport complexe à la réussite et à la sororité.
On rencontre aussi une Victoria amoureuse et prête à mourir avec l’homme qu’elle aime, une Victoria recluse fuyant les humains jusqu’au nord du Québec, une Victoria esclave tombant amoureuse d’un homme qu’elle ne pourra jamais vraiment avoir, une Victoria fantomatique, une Victoria agent double travesti, une Victoria sainte, une Victoria voyageuse temporelle…
Bref, une succession d’existences qui s’entrecroisent sans jamais se confirmer.

Catherine Leroux. Photo: Justine Latour
Quand la beauté de l’écriture porte la dérive
Ce qui attire d’abord, c’est la langue.
Catherine Leroux écrit avec une poésie discrète, presque fragile. Certaines phrases donnent envie de s’arrêter, de relire, de laisser les images s’installer. Les mots semblent parfois tricoter des souvenirs, comme si chaque Victoria tentait de recoudre une absence.
Les passages de vertige, particulièrement ceux liés à la perte, à la folie douce ou à la marginalité, touchent particulièrement. On sent une empathie réelle envers celles qu’on ne voit pas, celles qui passent en périphérie de nos regards.
Une idée géniale… et ses limites
L’idée de départ est remarquable: imaginer plusieurs vies possibles pour une inconnue. C’est à la fois un geste humain et un geste littéraire. Donner une histoire à celles qui disparaissent sans laisser de traces, c’est refuser l’oubli.
Cependant la lecture devient parfois inégale. Alors que les récits sont ancrés dans une réalité plausible, l’émotion circule. Mais lorsque le roman bascule vers le fantastique ou l’improbable, fantômes, voyages temporels, intrigues invraisemblables, le lien se fragilise. On peut avoir l’impression que la cohérence initiale se dilue, et l’émotion laisse place à une certaine distance.
Peut-être est-ce voulu: brouiller les frontières entre réel et imaginaire pour rappeler que toute identité est une fiction racontée. Mais pour le lecteur, ce mélange peut aussi créer une rupture dans l’engagement émotionnel.
Ce qui demeure entre les lignes
Au fil des pages, une idée s’impose: Victoria n’est peut-être pas une personne. Elle est une possibilité. Elle est toutes ces femmes qui marchent seules, qui aiment trop, qui fuient, qui survivent, qui échouent ou qui changent.
Le roman se termine sur une révélation simple: une véritable inconnue a bel et bien existé, et l’autrice espère qu’un jour son identité sera découverte. D’ici là, chaque Victoria imaginée devient un hommage.
À la fin, que reste-t-il?
Il reste une expérience de lecture singulière. Une œuvre qui ose, qui tente, qui hésite, mais qui ne cesse jamais de chercher. Il reste surtout cette question: «Combien de femmes disparaissent sans que personne ne le remarque?»
Madame Victoria n’est pas un roman linéaire ou mièvre. C’est un livre qui demande d’accepter de ne pas tout savoir, en suivant une succession de vies comme on suit des traces dans la neige.
Et peut-être que la vraie réplique oubliée n’est pas une suite de mots, mais une présence, celle d’une femme dont on ignore tout, sauf qu’elle a vécu.



