«La réplique oubliée de...» Ma vie est entre tes mains de Suzanne Aubry – Bible urbaine

LittératureLa réplique oubliée de

«La réplique oubliée de…» Ma vie est entre tes mains de Suzanne Aubry

«La réplique oubliée de…» Ma vie est entre tes mains de Suzanne Aubry

Quand le passé ne se tait jamais

Publié le 2 février 2026 par Nancy Boulay

Crédit photo : Libre Expression

Il y a des romans qui s'ouvrent doucement, comme une respiration. Et il y en a d'autres qui vous attrapent à la gorge dès les premières pages. «Ma vie est entre tes mains» de Suzanne Aubry fait partie de ceux-là. Le prologue, qui se déroule un vendredi 4 avril 1997, un peu avant l'aube dans un cimetière, donne le ton: la noirceur, la misère, la fatalité. Fred Pothié, fossoyeur transi de froid, creuse une tombe pendant que sa propre vie est déjà figée dans une lente décomposition. Sa vie dans une maison insalubre, avec des toilettes gelées, des canettes de bière vides, où règne une solitude épaisse. Puis, un bruit. Un accident. Une voiture. Et dans le coffre, non pas un cadavre, mais un sac rempli de billets. À partir de là, le roman avance sans précipitation, laissant au lecteur le temps de s'y installer à son rythme.

Un roman choral, une toile serrée

Suzanne Aubry construit son récit comme une toile patiemment tissée. Les fils sont nombreux, les voix multiples, les époques entremêlées.

On gravite entre 1997 à 2012, entre le Québec et le Manitoba,  l’intime et le judiciaire. Personne n’est là par hasard, même si, au départ, on peine à comprendre comment tous ces personnages se connaissent, se frôlent ou se poursuivent.

Michel, qui ne se sent réellement vivant que lorsqu’il court. Émilie, infirmière en oncologie, qui soigne les patients tout en s’apprêtant à fuir sa propre vie. Léo, le frère incarcéré, habité par la vengeance et la colère. Benoît, plongé dans le coma depuis quatorze ans. Marie-Louise, mère endeuillée par l’absence. Maurice, père dur, fermé, incapable de dire l’amour autrement que par la rudesse ou le silence. Le curé Biron, figure d’autorité en apparence rassurante, dont la présence trouble révèle que le mal peut aussi se dissimuler derrière le bien. Et Fred Pothié, cet homme ordinaire qui deviendra maire, portant en lui un secret qui ne lui appartient pas…

Tout est lié, mais rien n’est simple.

Le premier fil

Au cœur du roman, un évènement fondateur: un cambriolage qui tourne mal une nuit d’avril 1997. Trois jeunes hommes, cagoulés, pénètrent chez un couple de personnes âgées. Des coups de feu sont tirés. La fuite est précipitée. Un accident de voiture survient près d’un cimetière. Un passager est gravement blessé, un autre disparaît, le conducteur tombe dans le coma.

Quatorze ans plus tard, les conséquences de cette nuit continuent de modeler les vies. Michel a refait sa vie à Montréal sous une autre identité. Émilie, sa femme, est atteinte d’une leucémie. Léo sort de prison avec un plan en tête. Et les vérités enfouies, celles qu’on espérait définitivement enterrées, refont surface.

Mais certaines vérités ne surgissent pas sous la forme de révélations spectaculaires. Elles se glissent dans une phrase, presque en passant, et déplacent tout.

«Dire qu’il avait déjà été terrorisé par lui, son haleine chargée d’alcool, son regard fixe et avide, ses mains moites, lorsqu’il le caressait et glissait ensuite un vingt dollars dans sa poche, sous son surplis blanc d’enfant de chœur…»

Cette phrase-là, elle arrive comme une gifle. Elle éclaire soudain Léo autrement. Elle ne l’excuse pas, mais elle l’explique. Elle montre que le mal ne naît pas toujours là où on l’attend, qu’il peut se cacher derrière les figures supposément irréprochables.

Ce passage donne une profondeur troublante au personnage et rappelle que certaines blessures, quand elles ne sont jamais nommées, deviennent des poisons à diffusion lente.

Suzanne Aubry. Photo: Julia Marois

Lire lentement, accepter le poids

Ce n’est pas un roman qu’on dévore. Ma vie est entre tes mains exige du temps, de l’attention, une certaine disponibilité émotionnelle. Suzanne Aubry multiplie les détails, parfois jusqu’à l’excès. On sent une volonté de tout dire, de tout montrer, de ne rien laisser dans l’ombre. Cela crée une immersion réelle, mais alourdit parfois la lecture.

Certains passages sont répétés presque textuellement, notamment autour de la fuite d’Émilie, ce qui donne l’impression d’un piétinement narratif. On comprend l’intention: montrer l’angoisse, la tension, le mouvement circulaire dans lequel les personnages s’enferment.

Mais l’effet escompté n’est pas atteint.

Des choix qui dérangent

L’insertion de dialogues en anglais, notamment à Winnipeg, agace. Non pas parce qu’on ne comprend pas, mais parce qu’ils n’ont aucune utilité littéraire. Ça sort le lecteur du texte, sans réel apport de sens ou de tension.

De la même façon, certains comportements, particulièrement vers la fin, manquent de cohérence émotionnelle. Des décisions majeures sont prises abruptement, comme si le roman, si patient jusque-là, se mettait soudain à courir vers sa conclusion.

Une fin précipitée

C’est sans doute là que le roman partage le plus. Après avoir pris tant de soin à tisser son intrigue, l’auteure semble vouloir conclure trop rapidement. Des confrontations attendues sont esquissées, mais pas pleinement explorées. Certains échanges clés restent hors champ. On referme le livre avec l’impression que tout est dit… mais qu’on n’a pas jugé bon de nous raconter.

On ne s’attache pas particulièrement à aucun personnage. On a plutôt l’impression de lire un long fait divers romanesque, dense, humain, parfois touchant, parfois frustrant.

Ce qu’il reste

Malgré ses longueurs et ses failles, Ma vie est entre tes mains trouve sa force ailleurs que dans le suspense. C’est un roman sur le poids du secret, sur les décisions prises pour «protéger», sur les mensonges qui finissent par dévorer ceux et celles qui les portent. Un roman sur les pères absents, sur les mères silencieuses, sur les enfants qui grandissent avec des questions à la place de réponses.

À la fin, on se demande: peut-on vraiment échapper à ce qu’on a été? Ou passons-nous notre vie à négocier avec nos fantômes

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