«Un lieu ensoleillé pour personnes sombres» de Mariana Enriquez – Bible urbaine

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«Un lieu ensoleillé pour personnes sombres» de Mariana Enriquez

«Un lieu ensoleillé pour personnes sombres» de Mariana Enriquez

Un recueil de nouvelles à saveur fantomatique qui laisse par moments pantois

Publié le 16 janvier 2026 par Éric Dumais

Crédit photo : Éditions Alto

J’ai décidé de plonger dans «Un lieu ensoleillé pour personnes sombres», parce qu’on m’a vivement recommandé de découvrir l’œuvre de l’écrivaine argentine Mariana Enriquez. Au Salon du livre de Montréal en 2024, on m’avait entre autres parlé de «Notre part de nuit», son ambitieux roman qui a récolté le Prix des libraires du Québec. Mais je ne l’ai hélas pas lu encore. Celle qu’on surnomme la «Reine de l’horreur» s’est, après coup, attelée à imaginer de petites histoires n’ayant aucun fil conducteur entre elles, si ce n’est de mettre en scène des apparitions fantomatiques ou des situations étranges qui viennent rappeler aux vivants que ce monde peut être si violent, sadique, carrément impitoyable.

Et finalement, est-ce que cette première œuvre de l’écrivaine s’est avérée un coup de cœur pour moi? Pas tant, non.

Moi qui suis habitué de lire des thrillers comme un joggeur enfile les gorgées d’eau, je savais d’emblée que plonger dans l’œuvre de Mariana Enriquez, c’était accepter l’idée que sa force réside davantage à travers sa langue, à la fois articulée, pleine de richesses et maître d’elle-même. Elle est aussi teintée d’un lyrisme qui m’a, à plus d’une reprise, donné l’envie de relire une phrase, tellement je l’ai trouvée brillamment formulée.

Ainsi, vous aurez compris l’idée: il ne faut pas espérer une twist d’enfer qu’on n’a pas vu venir et qui nous jette en bas de notre chaise lorsqu’on lit une histoire de Mariana Enriquez. Or, j’aurais espéré être davantage séduit par ses courts récits, dont la longueur est variable de l’une à l’autre, mais malheureusement j’ai refermé le livre avec une légère moue de déception.

À mon sens, la plus marquante est celle que l’auteure nous présente dès le lever du rideau et qui s’intitule Mes morts tristes. Le personnage d’Emma nous raconte, à l’instar d’une confession qu’elle adresserait à voix haute, l’épidémie de fantômes qui sévit dans le quartier criminalisé d’Argentine où elle habite. En effet, la montée de la violence en inquiète plusieurs et c’est tout à fait fondé: plusieurs jeunes âmes sont retrouvées sans vie, les corps criblés de balles, laissés à l’abandon comme on jette un mégot de cigarette par terre.

Son ex-mari, et même sa fille, rédactrice en chef d’un magazine de mode, la prient d’aller s’installer dans le Sud, loin de cette scène d’action dangereuse et des règlements de compte, mais Emma refuse catégoriquement, pour la simple et unique raison qu’elle ne veut pas quitter sa maison. Parce que dans celle-ci erre le fantôme de sa mère morte des suites d’une longue agonie. Et elle ne veut pas la laisser seule.

«Je reste parce que ma mère vit ici. Une morte peut-elle vivre? Elle est présente, alors. Depuis que je l’ai découverte, je comprends mieux le mot. Je l’ai sentie avant de la voir».

Elle qui voit les fantômes de ses propres yeux comprend qu’elle a maintenant la responsabilité de ces morts tristes – le pronom possessif «mes» dans le titre prend ici tout son sens – aussi longtemps que cette ville, comme elle le dit si bien, «ne sait plus quoi faire».

Dans Les oiseaux de nuit, une histoire que j’ai trouvée dure à suivre, mais d’une grande force narrative, celle que je surnomme la narratrice nous apparaît d’abord comme une simple voix dans la tête de sa sœur Millie. Cette dernière s’évertue de lui répéter qu’elle n’existe pas, qu’elle n’est qu’«un fragment de son imagination», mais est-ce la vérité? La réalité? Peut-être, puisque Millie a séjourné dans un hôpital psychiatrique après tout. Reste que, pour la narratrice, Millie «ne fait pas la différence entre ce qui est réel et ce qui ne l’est pas».

Qu’est-elle, cette narratrice, en vrai? Un flou demeure, mais une chose est sûre, elle est décédée, car son corps pourrit à vue d’œil: «le visage noir, les os collés à la peau».

Dans l’univers de Mariana Enriquez, les vivants ont cette capacité de voir les morts. Millie, même si elle croit dur comme fer que sa sœur cadette n’est qu’une hallucination, lui parle comme si elle était là en chair et en os, à ses côtés. Et lorsqu’un groupe de jeunes avides d’histoires de peur s’approche de leur grande maison de province, dont on dit qu’elle est abandonnée et hantée, ils prennent leurs jambes à leur cou lorsqu’ils voient la narratrice apparaître à la fenêtre.

L’écrivaine Mariana Enriquez. Photo: Nora Lezano

À travers cette histoire horrifique hautement symbolique, l’écrivaine nous raconte le mythe selon lequel «tous les oiseaux [soient] des femmes qui ont reçu un châtiment». Celles qui ont osé désobéir, avoir une mauvaise conduite, ou encore aimée d’un amour désespéré sont ainsi changées en oiselle.

C’est entre autres la raison pour laquelle Millie peint inlassablement des oiseaux, comme si elle redoutait d’être transformée à son tour. Et elle peint aussi le visage de sa sœur cadette, comme un gage de souvenir…

Une autre nouvelle, intitulée Julie, n’a rien d’effrayant en soi, si ce n’est qu’un seul détail stupéfait au fil du récit: cette jeune femme au corps atypique, née en Argentine, mais ayant grandi aux États-Unis, éprouve un malin plaisir à avoir des relations sexuelles avec… les esprits!

Ses parents, des caricatures d’Américains, ont été sidérés d’apprendre ça, et, pour eux, leur fille – celle qui, déjà, petite, parlait, riait et pleurait toute seule en compagnie d’esprits – souffrait de schizophrénie.

Sa cousine, chez qui Julie cohabite avec ses parents à Buenos Aires, et qui a la bonté de nous raconter cette histoire, se prend alors d’affection pour cette jeune femme, qu’elle aime bien, qui a de la dignité. Et quand elle apprend que les parents de Julie sont en Argentine pour la faire interner, elle prend une décision qui changera le cours de vie de Julie.

Plus tard, dans Différentes couleurs composées de larmes, une femme qui travaille pour une boutique, nommée Isis, se rend chez un octogénaire, un certain Noé Seidel, qui est prêt à lui vendre les robes vintage de son ex-femme décédée pour une somme dérisoire (mais ça, il ne le sait pas!)

Fière de son butin, elle revient à la boutique pour montrer ces petites merveilles à Dalida, la propriétaire, et à Luzmala, une employée. Toutes trois sont ravies de ces trouvailles – et des quelques bijoux qui les accompagnent – et décident de les essayer. C’est alors que d’étranges hématomes apparaissent sur leur peau, comme un signe de vengeance d’un esprit malfaisant…

Ceci n’est qu’un aperçu de ce qui vous attend, mais gardez en tête que j’ai fait exprès de vous présenter celles qui ont le plus retenu mon attention. Douze nouvelles composent ce recueil de 265 pages et, si j’ai préféré taire les autres, c’est qu’elles m’ont laissé indifférent.

Ce que je retiens de cette première immersion dans l’univers de Mariana Enriquez, c’est surtout son écriture, tout en finesse, qui est capable de dépeindre l’horreur avec un étonnant détachement. Et par moments, même, elle réussit à ajouter çà et là un clin d’œil – je n’oserais pas avancer «une étonnante dose d’humour» comme il est dit sur le quatrième de couverture – comme pour désamorcer une tension.

Pour ceux et celles qui carburent aux péripéties et aux coups de théâtre, l’œuvre de Mariana Enriquez risque de vous ennuyer ferme. Je dirais que pour être sensible à son univers, il faut aimer les mots, aimer les histoires qui étonnent, qui dérangent, même, mais qui n’empêchent pas d’aller au lit.

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