LittératureDans la peau de
Crédit photo : Julie Artacho
Danielle, nous sommes heureux de vous accueillir pour la première fois à cette série d’entrevues! Journaliste de métier, avec une corde sensible pour la littérature, vous avez collaboré, au fil des ans, à de nombreux médias écrits et Web, comme Le Devoir, Elle Québec, L’actualité, Télé-Québec et Radio-Canada. D’où vous vient cet amour pour les Lettres, et pourquoi avoir opté pour le journalisme comme profession pour assouvir votre soif des mots?
«Au départ, lire, pour moi, c’était une façon de rêver. De m’évader du quotidien. De vivre d’autres vies que la mienne. C’est encore vrai aujourd’hui.»
«Ce qui m’a menée d’un livre à l’autre, c’est le désir d’avoir accès à des contrées inconnues, de m’ouvrir à l’inattendu et de fouiller le passé pour mieux comprendre le présent. Cette soif que j’avais de tout embrasser. Et la littérature est tellement riche.»
«Il y avait aussi l’amour des mots. Des mots écrits sur la page. C’était une sorte de fétichisme pour moi. À quel point juste un mot peut évoquer une image, un monde, et nous transporter ailleurs. C’est devenu une passion. Pour ne pas dire une obsession. Je lisais avec une avidité sans fond.»
«Je suis devenue journaliste littéraire pour faire de ma passion, de mon obsession, un métier. Afin de partager mon engouement pour certaines œuvres, mais aussi, de rencontrer les écrivains et écrivaines qui m’inspiraient. Avoir accès à l’être humain derrière son livre, quel privilège!»
L’écriture a toujours occupé une place importante dans votre vie. D’ailleurs, dès le baccalauréat, c’est Marguerite Duras qui a exercé une influence majeure sur votre parcours, en plus de vous donner l’envie d’écrire. Depuis, vous avez signé de nombreuses entrevues avec des personnalités du secteur littéraire, et vous avez aussi eu l’appel de l’écriture de plus longue haleine, avec Duras, l’impossible (éditions Varia, 2009), Promets-moi que tu reviendras vivant: ces reporters qui vont à la guerre (Libre Expression, 2010), et même une biographie de la regrettée Renée Martel (Québec Amérique, 2014). Parlez-nous brièvement de l’importance que revêtent ces trois ouvrages dans votre parcours.
«Quand j’ai découvert Le ravissement de Lol V. Stein à 19 ans, j’ai eu l’impression que Marguerite Duras mettait des mots sur ce que je ressentais, qu’elle parvenait à nommer l’innommable. J’ai voulu tout lire d’elle. J’ai marché dans ses traces jusqu’au Vietnam, rencontré ses biographes, ses proches, et même le président français François Mitterrand, qui avait sauvé son mari des camps de la mort. Dans Duras, l’impossible, je raconte mon épopée Duras, en m’adressant directement à elle.»
«J’ai écrit Promets-moi que tu reviendras vivant pour comprendre pourquoi mon mari et le père de mes enfants allait risquer sa vie comme reporter de guerre en Afghanistan, en Irak et ailleurs. Je m’adresse directement à lui, en me référant à la quinzaine de journalistes de guerre qui m’ont fait part de leurs motivations, de leurs peurs, de leur sens de la mission.»
«Le roman de Renée Martel retrace le parcours de cette artiste qui a connu de grands succès, mais aussi de la femme forte et fragile derrière. L’image qui m’est restée d’elle, après toutes les épreuves qu’elle avait traversées (alcoolisme, tentatives de suicides, cancer…) est celle du phénix qui parvient toujours à renaître de ses cendres.»

Le 26 mars, votre première œuvre de fiction, L’autre Camille, une nouveauté des Éditions XYZ, a fait son entrée en librairie. De Montréal à Paris, on suit Camille, d’un océan à l’autre, entre sa vie familiale, d’un côté, et son travail et ses amitiés, de l’autre. Or, une suite d’événements troublants, à savoir des agressions et des manipulations commises par des hommes toxiques, bouleversera son équilibre et la confrontera à sa passivité face à la violence, à son immobilisme par peur, à son impuissance comme victime. Comment vous est venue l’inspiration pour cette histoire intense et dérangeante par moments, et qu’est-ce qui vous a motivé à donner le prénom de Camille, celui de votre fille, à cette protagoniste?
«Ça fait très longtemps que je porte en moi cette histoire, une histoire de confusion des sentiments, quand on se sent prise en étau dans une relation qu’on n’a pas choisie et qu’on perd ses moyens. J’avais besoin de passer par la fiction pour qu’elle voie le jour.»
«Quand j’ai commencé à l’écrire, ma fille était dans la vingtaine. Je lui ai dédié mon roman et j’ai appelé mon héroïne Camille, car c’était pour moi une façon de la mettre en garde, de la protéger. Pour que jamais il ne lui arrive ce qui arrive à mon héroïne.»
À travers cette histoire d’une femme qui se sent aspirer vers le bas, mais qui ressent pourtant l’appel d’une quête de sens, on comprend que Camille tentera par tous les moyens de retrouver sa souveraineté personnelle en revisitant son passé et en scrutant à la loupe son présent. Pouvez-vous nous donner, sans trop divulgâcher, un aperçu des défis qu’elle aura à surmonter?
«En fait, elle s’en veut de sa passivité, de son immobilisme devant le danger imminent alors que son intégrité et même sa vie sont menacées. Elle cherche à comprendre pourquoi elle est comme ça. Elle doit donc replonger dans son passé, afin de déterrer les traumatismes qu’elle a vécus.»
«C’est une sorte d’enquête qu’elle mène sur elle-même. Et cette enquête va lui permettre de voir plus clair en elle. Elle va faire de sa fragilité une force. Et puis Camille n’est pas seule. Elle a une grand-mère, une mère, une fille. Et une amie qui va lui fournir une clé pour s’affranchir.»
«Elle va aussi rencontrer sur sa route un homme d’une infinie douceur…»
De Marguerite Duras à Anne Frank – on a lu votre Coulisses: Anne Frank, entre ombre et lumière, journal de bord de la pièce jouée au TNM –, en passant par Renée Martel, vous semblez avoir un attachement particulier pour ces influentes figures féminines qui ont eu, chacune à leur époque, une voix et une plume pour se faire entendre. Dites-nous quelles femmes d’exception, vivantes ou disparues, vous viennent en tête à l’instant même, et pourquoi?
«Annie Ernaux: Cette façon qu’elle a d’écrire sur sa vie avec «le couteau dans la plaie». Ses mots sont tellement justes, vrais.
Anne Hébert: Grande dame de la littérature, d’une sensibilité extraordinaire, qui m’émeut, que j’ai découverte par sa poésie, d’abord.
Margaret Atwood: Pour son humour, tout autant que pour sa plume acérée, pour son engagement, son féminisme… Et sa Servante écarlate, une œuvre incontournable qu’on devrait mettre entre toutes les mains.
Marie-Claire Blais: Pour son puissant souffle littéraire. Et la façon tout en nuance qu’elle a de se glisser tour à tour dans la pensée et les sensations de ses personnages de tous âges.
Janette Bertrand: son ouverture, son franc-parler, sa vivacité et son empathie sont exemplaires.
Parmi toutes les femmes qui m’inspirent et que mon travail de journaliste littéraire m’a permis de rencontrer, j’ajoute aussi: Nancy Huston, Siri Hustvedt, Benoîte Groulx, Françoise Giroux, Amélie Nothomb, Martine Delvaux, Louise Portal…»



