LittératureDans la peau de
Crédit photo : Julie Artacho
Marie-Renée, c’est un plaisir de faire ta connaissance. C’est la première fois qu’on a la chance d’échanger! En 2017, on publiait une recension de ton roman Autopsie d’une femme plate, décrit comme un incontournable par notre collaboratrice, et, en 2025, Guylaine Girard, la directrice des Éditions XYZ, n’avait que d’éloges à ton égard. En effet, elle affirmait que c’est grâce à quelques-unes des meilleures plumes québécoises, y compris la tienne!, qu’elle s’est intéressée au métier de l’édition. Et toi, qu’est-ce qui t’a donné le goût d’écrire? Raconte-nous d’où vient cet amour pour les histoires.
«Enchantée! Je dis souvent que je ne suis pas une écrivaine, mais une conteuse. J’ai écrit mes premiers livres avant de savoir écrire – je faisais des «e» à la chaîne – et je les racontais à mes petites sœurs que je gardais captives avec des détails que j’inventais au fur et à mesure – Madame exagération, c’était et c’est encore moi!»
«Je crois que c’est d’abord ce qui est venu, le besoin de créer de l’émotion, d’aligner des mots pour faire rire et pleurer, voir ça sur les visages. Émouvoir, c’est un pouvoir grisant dont on ne guérit jamais quand on y a goûté. Plus tard, quand j’ai su écrire, j’ai sauté sur tous les concours littéraires qui se présentaient pour être cautionnée dans mes délires. Et comme j’ai gagné plein de boîtes de crayons – même un walkman, une fois –, les romans ont naturellement suivi.»
«Mon école secondaire a financé la publication de mon premier roman quand j’avais 14 ans – une épouvantable histoire de basket avec des jumeaux identiques. Dans l’année qui a suivi, j’ai écrit un roman médiéval, des saynètes comiques et des nouvelles cochonnes que je vendais à l’école.»
«C’est depuis le début que j’écris de tout, un peu pour tous les âges, dans tous les styles. Ça me complique la vie quand je veux expliquer ce que j’écris…»
Une chose est sûre, tu étais prédestinée à devenir écrivain, car tu es aujourd’hui considérée comme l’un des visages les plus appréciés au Québec. De fait, ton roman La Petite et le vieux, adapté au cinéma en 2023 par Patrice Sauvé et gagnant du Prix de la relève Archambault 2011 et du Combat des livres Radio-Canada, a rapidement conquis le cœur de tes lecteurs. Quant à elles, les aventures de Diane Delaunais, déployées en trois tomes chez XYZ, et qui ont été traduites en neuf langues. Et c’est sans oublier la trilogie jeunesse du Chat moribond, qu’on a bien aimée! Si tu prends un pas de recul, à quel point es-tu satisfaite (et reconnaissante!) du succès de tes œuvres?
«Je peux pas me plaindre, comme dirait la Sylvaine de mon nouveau roman. On me suit depuis le début, on accepte mes changements de cap, mes incursions jeunesse et même mes faux pas (il y en a eu, oui).»
«Je suis extrêmement privilégiée d’écrire des histoires qu’on veut lire, d’avoir une plume qui plaît, j’en suis parfaitement consciente, et c’est une chance inouïe. Oui, je travaille fort, surtout quand je veux qu’on pense que c’est facile pour moi, mais il y a une part de chance dans tout ça, je crois. Au quotidien, j’ai le nez collé sur la routine, comme tout le monde – j’ai un certain succès, mais je n’en vis pas, j’enseigne à temps plein –, mais quand je me rappelle que j’écris et que je suis lue, il me pousse quelques poumons de plus.»
«La vie est plus douce. C’est une formidable bouée qui adoucit tout. Chose certaine: je ne m’ennuierai pas à la retraite!»

Le 26 mars, les Éditions Hurtubise ont levé le voile sur ton plus récent livre, La fille au jumpsuit, «un roman haletant, un feu roulant de péripéties et de rebondissements», pour qui a envie de rire un bon coup en compagnie d’une héroïne d’emblée démotivante, mais ô combien attachante. Justement, parle-nous de cette Sylvaine au drôle de prénom, célibataire depuis que son ex l’a quittée il y a sept ans, et qui «n’a pas d’enfants, pas de chum, pas de chien, pas de char», mais au moins, elle vit avec un chat nommé Pablo Escobar. Comment cette protagoniste a-t-elle fait son entrée dans ton imaginaire, et où s’en va-t-elle avec cette vie monotone qui ne la mène nulle part?
«Sylvaine, c’est la femme qui ne peut pas se plaindre, parce qu’on ne lui reconnaît aucune légitimité de le faire. C’est en jasant avec des amis et des lectrices dans les Salons du livre, notamment, que j’ai découvert cet archétype humain à qui on tend peu le micro – pas de chien, pas de chum, pas d’enfant, pas de charge mentale – et que je n’avais moi-même jamais beaucoup écouté. On jauge toujours le droit de souffrir des autres à l’aune du nôtre.»
«Quand une Sylvaine dit qu’elle est fatiguée, il y a toujours quelqu’un pour lui rabattre le caquet: «Imagine si t’avais un souper pis trois brassées à faire en arrivant de travailler!» Et c’est toujours vers les Sylvaine qu’on se tourne pour raconter ses problèmes, car les autres ont déjà assez des leurs.»
«J’ai décidé de venger les Sylvaine, les écouteuses professionnelles sur qui tout le monde se repose.»
Bon, il y a un moment que Sylvaine s’est résignée à avoir une vie palpitante. Or, lors d’une rare «soirée de sacoches», comme elle les appelle, avec trois de ses meilleures amies, elle enfile pour la première fois un jumpsuit qui lui plaît instantanément. Elle est encore loin de le savoir, mais ce morceau de linge va devenir le point de bascule de ce mauvais karma qui la suit partout et la propulser enfin vers une vie plus émancipée. Sans trop nous dévoiler de détails juteux, peux-tu nous en dire davantage sur ce fameux jumpsuit et son «effet magique» sur Sylvaine?
«C’est de la contre-magie, en fait. Sylvaine n’arrive pas à mettre son jumpsuit, ça se passe toujours mal quand elle essaie de le porter, la pauvre. Mais au final, c’est une bonne chose: quand elle se rend compte que tout le piquant de sa vie tient à cet insignifiant jumpsuit et à son besoin de récolter quelques compliments, elle comprend qu’elle l’a échappé et qu’elle n’a plus le choix de casser la baraque, de botter le derrière de sa vie beige.»
«Envasée dans une vieille histoire d’amour qui a mal fini, Sylvaine a juste oublié de recommencer à vivre. Et tous ceux qui l’entourent se sont accaparés un petit bout de sa non-vie sans trop s’en rendre compte. Le jumpsuit, c’est le début du retour à soi, la goutte qui force la lucidité. J’ai choisi un jumpsuit, mais ça aurait pu être n’importe quelle babiole, un bus manqué, une plaque de glace, n’importe quoi capable de révéler l’écœurantite aiguë du rien qui habitait Sylvaine. C’est un vêtement catalyseur.»
Et un coup la dernière page tournée, qu’espères-tu laisser comme sensation dans le cœur de tes lecteurs avec ce livre drôle et réconfortant?
«Si les gens ont ri tout en se sentant un peu enveloppés, j’aurai gagné mon défi. C’est un roman «léger pour temps lourds», comme je le dis souvent, une soupape pour passer quelques heures en dehors de soi sans trop se prendre la tête.»
«Si les lecteurs ont envie ensuite de le prêter à d’autres, je serais comblée. Plus un livre est magané, plus on sait qu’il a trouvé son lecteur.»



