ThéâtreCritiques de théâtre
Crédit photo : Mathieu Lemay
Un univers dessiné au marqueur
Dès l’entrée en salle, le ton est donné. La scénographie est dessinée au marqueur sur du carton — comme un décor de pièce d’été monté en deux jours par des moniteurs de camp. D’emblée, elle installe un pacte: nous allons jouer ensemble, et nous allons faire semblant que c’est vrai.
Les tables à nappes rouges, les chandelles LED, l’escabeau rose, tout ça compose un univers cohérent. L’enseigne «Chez Gros Nez» surgit dans la fumée rouge. Ni naïf ni ironique. Ou plutôt les deux à la fois. Cette indétermination n’est pas un flou artistique: c’est une position.

Photo: Mathieu Lemay
Dans le programme du spectacle, Nicola Boulanger, metteur en scène de la pièce, écrit que l’urgence politique l’a poussé à s’associer avec Tête de l’Art pour la création de ce spectacle. C’est une déclaration lourde de sens. Et pourtant, une fois les lumières tamisées, la création ne porte jamais ce poids.
Ce soir-là, il y avait festivités. On a collectivement mis de côté la grisaille. On a fait semblant que demain les mains allaient se tendre à la place des poings. Le Cabaret Légumes sait très bien ce qu’il célèbre, mais est-ce qu’il sait ce qu’il fait? Ce n’est pas tout à fait la même question.
Grand-Guignol légumier
L’histoire suit Hubert, cuisinier malheureux d’un snack-bar miteux qui est ici interprété par Gabriel Sénéchal. Ses rêveries culinaires finissent par mettre sur sa route Agathe la Patate, DJ de rave et objet de désir improbable. Après leur première nuit ensemble, le public choisit la suite: comédie coquine ou film d’horreur. Ce soir-là, la salle a opté pour l’horreur.
En conséquence, la pièce a basculé dans un Grand-Guignol réjouissant et franchement dérangé. Hubert assassine Agathe à coups de couteau. Puis, il la cuisine en chips.
Ce qui est remarquable, c’est que l’équipe ne tente pas d’amortir le choc. La violence est jouée frontalement. Or, on sait que rien de tout cela n’est réel. C’est précisément ça qui rend la chose aussi hilarante. La salle riait — pas d’un rire de malaise, mais d’un rire de gens qui avaient accepté le contrat.
Un féminicide de patate cuisinée en chips. Il faudrait s’arrêter là et se demander ce que ça dit — non pas du spectacle, mais de nous. Je le dis pour tous. Justice à Agathe la Patate!

Photo: Mathieu Lemay
Le cumpost et ses habitants
La deuxième partie du spectacle déploie une galerie de personnages. L’invention onomastique est à elle seule un argument pour y aller: la cousine d’Agathe, une patate douce envoyée au compost sans savoir pourquoi, un brocoli Go-Go Boy dont l’herpès végétale s’avère être un cigare au choux, un oignon prophétique dont les couches s’effeuillent une à une, une cunicourge, un polygume et un cumpost — espace utopique du libre-amour légumier.
Des numéros burlesques joués par les marionnettes traversent toute l’histoire. À un moment, Margo Ganassa surgit en danseuse burlesque à tête de bok choy. C’est l’un des moments les plus réussis du spectacle; un rire spontané et sincère qui ne se fabrique pas.
Si une réserve s’impose, elle est légère. Les noms des légumes constituent l’un des meilleurs ressorts comiques du spectacle. Il est donc dommage que ceux de la patate douce et du brocoli ne se soient pas imprimés aussi nettement, contrairement à Agathe, contrairement à Hubert. Dans un show où l’invention des noms est un plaisir d’auteur, c’est un petit manque à gagner.
Une fête qui ne sait pas encore ce qu’elle veut dire
Il y a quelque chose de paradoxal dans ce spectacle: on annonce l’urgence politique dans son programme, mais on choisit de nous faire rire. Ce n’est pas un reproche; c’est une tension réelle.
Il y a en effet une règle non écrite dans le monde du spectacle engagé. Dès qu’une création s’annonce subversive, elle l’est déjà un peu moins un coup jouée. La subversion qui se regarde dans le miroir perd quelque chose d’elle-même. C’est comme expliquer une blague: l’explication tue la blague. Boulanger dit que l’urgence l’a poussé vers ce spectacle. Pourtant, l’urgence et la fête ne se regardent pas dans les yeux sans cligner.
Peut-être, toutefois, qu’on se trompe de question. Chercher la cohérence politique dans un spectacle de patates burlesques, c’est peut-être passer à côté. Car ce rire-là — collectif, jouissif, un peu dégénéré — crée quelque chose de réel. Quelque chose qu’aucun manifeste n’aurait pu créer. Quelque chose que tout le monde comprend dans son corps avant de le comprendre dans sa tête.

Photo: Mathieu Lemay
La question du mur
Qui est dans cette salle? Un safe space a des murs. Des murs, ça veut dire que quelqu’un reste dehors sans savoir qu’il y a une fête. Les gens les plus invisibles des communautés queer ne sont pas nécessairement là ce soir — ceux qui n’ont pas le réseau, l’argent du billet, le code culturel. Il ne s’agit pas d’un reproche adressé à Tête de l’art; c’est plutôt une question adressée à une façon de faire de l’art engagé.
En définitive, ce n’est pas un défaut. C’est peut-être le signe que la compagnie devient quelque chose — à condition qu’elle regarde cet entre-deux en face. Le Cabaret Légumes est, à mon humble avis, un spectacle dans la veine de Roald Dahl: une horreur bon-enfant et coquine. La violence est si outrancière qu’elle en devient libératrice. Les méchants méritent ce qu’ils cuisinent.
Tête de l’Art choisit le plaisir là où d’autres choisiraient la démonstration. C’est honnête, mais le plaisir a des angles morts et les meilleurs spectacles finissent par les regarder.
Mode d’emploi pour aller voir Le Cabaret Légumes
Un dernier mot pratique: Le Cabaret Légumes fonctionne comme un match de lutte: si tu acceptes le jeu, tout devient possible. Si tu résistes, la mécanique se grippe. Alors, viens avec des ami∙es, soyez disposés à jouer, et arrivez prêt∙es à rire d’un brocoli Go-Go Boy sans vous demander si vous en avez le droit.
La question de qui se trouve dans la salle reste entière. Mais si tu y es ce soir-là, autant y être vraiment!
Le théâtre de marionnettes «Un Cabaret Légumes» en images
Par Mathieu Lemay
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