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Crédit photo : Charline Clavier
Comment regarder Libre // dire oui (sans se casser la tête)
Si tu arrives en cherchant une histoire à suivre, tu vas te demander: «OK, mais c’est quoi le plot?» Or, ce n’est pas la bonne question à se poser. Le spectacle te demande plutôt de regarder comment un groupe et ses machines s’organisent, se dérèglent, puis se recalent.
Concrètement, la meilleure façon de le suivre, c’est de te donner une règle simple: choisis où tu poses ton regard et ton attention. Bref, une chose à la fois. Une personne. Une machine. Une table. Une lumière. Tu la suis une minute. Ensuite, tu changes.
Et petit à petit, tu comprends mieux le show comme tu comprends mieux l’ambiance d’une soirée au fil des heures qui s’écoulent.

Photo: Charline Clavier
Libre // dire oui au Mois Multi: la critique d’un système vivant
Avec sa sixième création, le Théâtre Rude Ingénierie ne mise pas sur une intrigue à décoder. Il mise plutôt sur une mécanique à habiter. C’est un cabaret technochorégraphique construit à l’instar d’un terrain de jeu autour d’une question très concrète: «Qu’est-ce que ça change, pour des artistes, de créer avec les objets et les machines comme si c’étaient des partenaires, et non des accessoires?»
Un repère arrive au milieu du flux: une voix radiophonique traverse la salle. On y reviendra, parce que ça recadre vraiment la façon de regarder ce qui se passe sur scène.
Ce qui se passe concrètement
Quand tu entres à la Salle Multi de Méduse, l’ambiance fait d’abord penser à un concert-cabaret. Les performeur·euses occupent plusieurs stations. Là, tu repères les tables de mixage de Philippe Lessard Drolet (Dreamland) et de Bruno Bouchard (Les mémoires de ma mère), des objets du quotidien, ainsi que des machines prêtes à être activées.
Ensuite, des actions très simples s’enchaînent. Pascal Robitaille (Pompière et pyromane) utilise, par exemple, un lance-balle pour envoyer des chandelles dans un gâteau. De son côté, Margo Ganassa (La trajectoire des confettis) actionne une table motorisée, alors que, pendant ce temps, Josiane Bernier (Le mythe d’Orphée) livre une chorégraphie flirtant entre danse et numéro d’équilibre.
Au fond, un mur de lumières occupe l’arrière-scène. Des lettres apparaissent, puis se déplacent, puis s’effacent. Ça ne «raconte» pas une histoire au sens classique du terme; ça agit plutôt comme des signaux qui attirent ou qui déplacent ton attention.
La musique électronique démarre, fabriquée en direct par Philippe et Bruno. Très vite, ce n’est plus seulement «un concert». La scène superpose des couches. Les beats, oui, mais aussi les voix, les pas, les frottements, les manipulations, les lectures. Tout joue en même temps.

Photo: Charline Clavier
Le spectacle avance par tableaux et par boucles. Un motif revient, puis se transforme. Une machine répond, puis bloque. Un robot tombe, et il faut reprendre. C’est là que tu comprends le plaisir (et parfois la frustration) du show. En gros, tu regardes un système apprendre à tenir debout, en direct.
À force, tu repères une logique de fonctionnement. Qui déclenche quoi. Ce qui relance. Ce qui dérange. Le point n’est pas d’arriver à une «fin». Le point, c’est d’assister à la cohabitation en train de se faire, sans que tout obéisse parfaitement.
Baptiste Morizot apparaît dans la pièce et ça change la lecture
Après une première partie qui te montre le système au travail — stations, boucles, machines, recadrages —, un élément vient orienter l’écoute. Une entrevue radiophonique se met à circuler dans la salle, comme un autre instrument dans le montage.
C’est là que Morizot, philosophe et essayiste français, auteur de L’inexploré, fait son entrée dans la création. Il parle de communication entre humains et animaux, puis élargit aux non-humains. À ce moment-là, la pièce n’ajoute pas «une explication»; elle ajoute plutôt un repère.
Ce qui compte, ici, c’est ce qui se répond, ce qui résiste, et ce que ça force à ajuster.
Les alliés et L’inexploré: la clé laissée sur scène
Baptiste Morizot sert surtout à nommer ce que le spectacle met déjà en jeu. Il refuse l’image du «meilleur ami de l’homme» propre à des animaux tels que les chiens ou les chats, qui suppose en soi une docilité et une hiérarchie avec les humains. À la place, il parle d’alliés. Or, un allié te force à t’adapter, parce qu’il n’obéit pas: tu dois composer avec lui, négocier, ajuster ta trajectoire, et accepter de perdre un peu de contrôle.
Dans Libre // dire oui, les machines jouent ce rôle. Elles ne décorent pas. Au contraire, elles pèsent dans la situation: elles répondent, elles résistent et elles obligent les interprètes à ajuster leurs gestes et leur tempo. L’alliance n’est donc pas une idée abstraite; elle se voit dans le travail.

Photo: Charline Clavier
L’autre piste, c’est L’inexploré. L’idée, c’est qu’on vit au milieu de relations qu’on ne remarque même plus: elles sont là, mais on les «oublie». Libre // dire oui te les remet dans la face. Quand un robot tombe, quand une machine bloque, quand une boucle repart autrement, tu vois la relation en train de se faire: contrainte, réponse, réparation, relance.
Ce n’est pas une explication. C’est un mode d’emploi pour regarder.
Créer sans surphilosopher (et c’est tant mieux)
Cette clé ne transforme pas la création en démonstration. Lors de l’échange après-spectacle, la troupe a décrit un processus très concret: beaucoup d’essais, des réactions, des associations qui tombent bien, et un sens du jeu assumé.
Le moteur, c’est le jeu, les trouvailles d’objets, les gags qui ouvrent une idée, puis les accidents qui ouvrent une piste. Ainsi, Morizot devient une double entrée: il guide le regard, sans commander la mise en scène.
Ce qui fonctionne dans le spectacle et ce qui accroche
Quand ça marche, Libre // dire oui tient une cohérence rare. Le fond et la forme avancent ensemble: le vivre-ensemble se vit davantage qu’il se raconte; la négociation se joue plus qu’elle s’explique. Et les accidents inhérents à la forme improvisée (jusqu’à un certain point, certes) occupent une place réelle, parce qu’ils peuvent modifier ce qui arrive ensuite, au lieu d’être juste un «effet» prévu.
À l’inverse, quand ça accroche, c’est du côté de l’opacité. À certains moments, tu cherches un fil et tu ne le trouves pas. Pourtant, tout dépend de ton énergie et de ta tolérance au flou: parfois, tu décroches juste un instant.
Par ailleurs, la fascination technique peut prendre toute la place. Tu veux comprendre comment ça marche. Or, le spectacle te ramène au ressenti: il te force à lâcher le «comment» pour revenir au «qu’est-ce que ça fait».

Photo: Charline Clavier
Au final, Libre // dire oui vaut le détour pour ce déplacement-là: faire de la scène un milieu, faire de la technique un espace de relations, et te laisser libre de choisir ton angle sans te promettre un «message» prêt à emporter.
Tu sors peut-être avec une réponse, mais tu sors plus sûrement avec une question qui colle au corps: dans un monde saturé de systèmes, souhaitons-nous les décoder, ou bien apprendre à les habiter autrement?
Le spectacle «Libre // dire oui» en images
Par Charline Clavier
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