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Crédit photo : Alexandre Cotton
Comment Xénia Gould a survécu à elle-même et pourquoi ça vous concerne
Ces derniers temps, je couvre plusieurs spectacles présentés dans le cadre du Mois Multi de Québec, dont Libre // dire oui ou encore Le Québec est un pays scandinave de Gabriel Samson I, qui pose fondamentalement la même question que Juste vide ton cœur: qui décide de qui tu es?
Samson I la pose depuis l’identité culturelle québécoise lue à travers la non-binarité. Gould, quant à elle, la pose depuis le corps d’une femme trans acadienne qui a failli ne pas survivre à l’homme qu’elle n’était pas.

Photo: Alexya Crôteau-Grégoire
Je ne suis donc pas un quelconque observateur neutre qui passe par là. Je suis quelqu’un qui œuvre dans cet écosystème, qui travaille sur des questions adjacentes, et qui a donc des enjeux personnels dans ce que Gould réussit ou rate sur cette scène.
Or, elle réussit presque tout.
Une rockstar qui débarque déguisée en homard
Dès les premières secondes, Xénia Gould entre en scène en homard. Non, elle arrive en homard. Costume intégral, carapace rouge et orange signée Xénia Lucie Laffely, appendices qui traînent sur le plateau, bottillons à talons aiguilles. Et Rock Lobster des B-52s qui pulse dans la salle.
Le public du Périscope l’avait déjà vue ici dans Découronné∙e de Christian Lapointe, mais dans un rôle de performeuse au service d’un texte collectif, rap percutant, énergie de groupe. Or, le soir où je l’ai vue, en revanche, elle était seule. Souveraine. Auteure de sa propre matière.
La salle ne savait pas tout à fait ce qui l’attendait, et ça se sentait.
Son intention, elle la pose presque immédiatement: elle parle d’une sirène qui a quitté la mer pour rejoindre la terre. Jalouse de cette sirène, elle le dit sans détour. Andersen n’est pas nommé. Pas besoin. Et dans la même phrase, ou presque, elle déclare ce que le spectacle ne sera pas: une histoire d’horreur trans de plus.
Elle a vécu des choses, oui. Elle a côtoyé la mort, oui. Mais elle ne vient pas vous vendre sa souffrance en échange de votre empathie.

Photo: Alexya Crôteau-Grégoire
Le reaper arrive toujours
Ce qui suit, c’est une série de Rewind. Elle remonte vers l’enfance, vers Shédiac, vers la grand-mère. Les souvenirs sont heureux — des cousins, la nature, une chaleur domestique — qui existaient avant que le monde ait une opinion sur ce qu’elle était.
Sauf qu’à chaque rewind, quelque chose interrompt le rythme.
De l’autre côté de la scène, c’est-à-dire du côté cour pour ceux qui étaient en bifrontal, il y a un micro. Et une casquette. Calotte droite, bord plat, typiquement gars de région. Quand Xénia la porte, elle change. Ce qui émerge est un amalgame de son dead self et de la faucheuse — une entité qui s’adresse au costume de homard resté sur le plateau et qui lui dit des choses comme: J’espère que tu vas venir sur le couteau que je vais t’enfoncer».
En entendant ça, j’ai regardé la carcasse du homard sur le plateau. Pas par choix conscient, mais par réflexe. Comme si fixer la carapace vide pouvait me protéger de la violence de ce qui venait d’être dit. Je ne crois pas être le seul dans la salle à avoir fait ce mouvement-là.
C’est précisément lors de l’une de ces interruptions du reaper — alors qu’elle était en train de revenir vers la grand-mère, vers la chaleur — qu’elle raconte le soir du break-up. La décision. Et le geste qu’elle a fait avant, parce que même au bord du gouffre, il y a en elle quelque chose d’irréductiblement dramatique: sortir ses fleurs. C’est en sortant ses fleurs qu’elle a trouvé une pierre sur laquelle était écrit Hope.
Aucun discours ou intervention. Juste une pierre.
«Comment est-ce que je pouvais en finir après ça?», dit-elle avec un timing comique parfait. La salle a ri. D’un rire qui n’était pas tout à fait un rire. Le genre de rire qui sort, parce que l’alternative, sinon, c’est d’arrêter de respirer.

Photo: Alexandre Cotton
Ce moment où vous ne saviez plus si vous aviez le droit de rire
Vient ensuite la section où elle envoie le public promener. Frontalement. Avec une rage qui n’est pas performative, qui n’est pas encadrée par la sécurité d’une distanciation ironique. Elle vous dit, essentiellement: vous êtes là à rire de ce que j’ai vécu. Et le rire jaune qui parcourt alors la salle est peut-être le moment le plus honnête du spectacle, parce qu’il révèle exactement ce que le public fait depuis le début et ce que le public fait depuis toujours avec les artistes qui viennent raconter leur histoire de survie: on consomme. On applaudit. On rentre chez soi.
Puis, le reaper revient une dernière fois. Il quitte la scène, sort dans la salle, fait un striptease trash jusqu’aux sous-vêtements sur une version death metal de «Rock Lobster». La mort qui fait son show, qui sait qu’elle est performative, qui a elle aussi besoin d’une carapace.
Homme mort
Puis, vient le rêve. Elle raconte qu’elle a pu revoir sa grand-mère, celle qui était mourante, celle qu’elle n’a jamais pu voir en tant que femme. Dans ce rêve, quelque chose se réconcilie. Et c’est là, dans ce chiac de Shédiac qui amalgame le français et l’anglais, et qui les retourne pour en faire quelque chose de tiers et de radicalement original, que le spectacle entier se referme sur lui-même.
«Homme mort», dit en chiac, ça ressemble à homard. Pas tout à fait. Juste assez.
La carapace. La mue. La sirène jalousée. Le reaper. La pierre. La grand-mère. Tout ça converge dans une homophonie qui n’est peut-être pas accidentelle du tout — ou qui l’est complètement, et c’est encore mieux.
Car Xénia Gould est née à Shédiac, et la langue qu’elle parle depuis l’enfance contenait depuis le début le mot exact pour dire ce qu’elle traversait.
Le défaut de ses qualités
Il faut pourtant dire une chose: Juste vide ton cœur a le défaut de ses qualités. Le temps y est fracturé par la mémoire — délibérément, structurellement — et la poésie chiac de Gould est par moments d’une force suffisante pour vous faire monter les larmes sans prévenir. J’en sais quelque chose: la section du rêve vers la fin m’a eu. Complètement.
Néanmoins, quelques jours après, ce qui reste n’est pas une ligne dramaturgique. C’est une série de flashs, d’impressions, de fragments qui refusent de se laisser résumer. Le spectacle ne se laisse pas raconter facilement — et ce n’est pas un reproche en soi, certaines œuvres fonctionnent exactement comme ça — sauf que cette résistance au récit a un coût. Elle rend l’œuvre difficile à défendre dans une conversation, difficile à transmettre à quelqu’un qui ne l’a pas vue.

Photo: Alexandre Cotton
En somme, elle vit pleinement dans la salle et s’évapore partiellement après.
C’est le prix de la forme choisie. Xénia Gould a préféré la vérité fracturée de la mémoire à la clarté d’une dramaturgie linéaire. Un choix légitime et cohérent avec qui elle est, mais c’est un choix qui a ses conséquences, et ignorer ces dernières serait vous mentir.
Ce que ça coûte d’être soi-même
En couvrant Le Québec est un pays scandinave, j’ai écrit que Gabriel Samson I nous montre un miroir (et non pas une fenêtre), que l’identité s’y définit encore principalement en réaction, contre, plutôt que vers quelque chose. Juste vide ton cœur pose le problème différemment. Gould ne se définit pas contre. Elle se définit depuis — depuis la grand-mère, depuis le chiac, depuis la pierre, depuis le corps qu’elle habite maintenant pleinement.
Il ne s’agit donc pas d’une posture réactive. C’est une reconstruction.
En surface, ce spectacle pourrait passer pour une œuvre sur la transition de genre — la transition de genre y est. On pourrait aussi le lire comme un spectacle sur l’Acadie — l’Acadie y respire à chaque phrase. Certains y verront un spectacle sur la mort — la mort y circule librement entre les vivants et les disparus. Mais c’est sur ce que ça coûte d’habiter exactement qui l’on est et sur ce que ça rapporte de payer ce prix-là.
La version de Xénia Gould qui est sur cette scène ne demande plus la permission à personne.
Vous l’avez su dès qu’elle a fait son entrée, non?
La pièce «Juste vide ton cœur» de Xénia Gould en images
Par Alexandre Cotton et Alexya Crôteau-Grégoire
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