ThéâtreCritiques de théâtre
Crédit photo : Stéphane Bourgeois
Sous la grève, le chaos fait homme
Dans une petite ville du Lac-Saint-Jean, une scierie est paralysée par un conflit de travail. Même si la grève s’étire, les tensions montent, et les discours d’unité commencent à se fissurer.
Dans ce climat de déséquilibre surgit Querelle, un nouvel ouvrier au charme déroutant. Il n’a rien d’un sauveur ni d’un meneur. Il attire, divise, trouble. Il devient même le catalyseur d’une rage collective qui ne sait plus où frapper: contre les patrons, contre soi-même, ou contre l’autre.
Autour de lui, les corps s’agitent, les langues se délient, et les solidarités éclatent. Rien ne reste stable. Finalement, tout glisse.

Photo: Stéphane Bourgeois
Un roman queer sciant l’échafaudage politique
À l’origine du projet, un geste académique audacieux: Querelle de Roberval a d’abord été écrit comme mémoire de maîtrise par Kev Lambert. Toutefois, elle y explorait le «coup du queer», une stratégie de déstabilisation qui infiltre les récits normatifs pour les faire éclater.
Plutôt que de greffer ces idées, elle y insère désir, trouble et sensualité au cœur d’un monde ouvrier rigide. Ce n’est pas un ajout: c’est une fissure. En effet, c’est un sabotage doux.
Le metteur en scène Olivier Arteau prolonge cette logique sur scène. Toutefois, il ne reconduit pas le réalisme social, il le dynamite. Il transforme le texte en matière vive, prête à se consumer.
Une parole ouvrière ébranlée
Dès les premières scènes, on reconnaît un imaginaire ouvrier québécois: masculin, frontal, rugueux. Les voix montent, les corps sont fatigués, et les mots claquent avec rudesse.
On y entend une langue dure et familière pour quiconque a grandi en région. On pourrait presque imaginer Pierre Perrault tendre son micro dans une usine du Saguenay, pendant que résonne au loin une vieille phrase d’Yvon Deschamps: «Les unions, quossa donne?»
Je dois avouer que j’ai eu un moment de recul. Cependant, ayant grandi dans la région de Portneuf, j’ai reconnu des figures de mon enfance. Fauteux, incarné par Hugues Frenette, m’a même fait sourire à plusieurs reprises.

Photo: Stéphane Bourgeois
Ce n’est pas l’interprétation qui fait défaut — bien au contraire. Pourtant, ses envolées syndicales rappellent ces chefs de grève qui cherchent à canaliser Michel Chartrand ou Rambo Gauthier, sans jamais vraiment parvenir à soulever les foules.
Dès lors, on comprend que les discours collectifs, parfois, s’épuisent sur eux-mêmes.
Querelle: la dépense incarnée
Lorsque Querelle entre en scène, tout bascule.
Porté par Gabriel Lemire, le personnage impose une présence magnétique. Il désire sans s’excuser, agit sans justification, et dérange tout ce qu’il touche. En gros, il fait dérailler toutes les dynamiques établies.
La scène du terrain de baseball est emblématique. Néanmoins, ce n’est pas un affrontement classique, mais plutôt une danse, voire un ballet brutal, entre tango, arts martiaux et tension sexuelle. Le public, suspendu, retient son souffle.
Querelle incarne ce que Georges Bataille nommait la «dépense»: une force inutile, excessive, improductive. Or, il n’est pas là pour expliquer. Il est là pour exposer.

Photo: Stéphane Bourgeois
Des personnages qui craquent
Autour de lui, les autres personnages perdent pied.
Jézabel (Ariel Charest) livre une performance bouleversante. Par ailleurs, celle qu’on voit souvent dans des rôles comiques incarne ici une douleur tragique. Son duo avec Querelle devient alors le fil sensible du spectacle, un lien inattendu entre deux êtres cabossés.
Vincent Paquette, quant à lui, habite la scène avec une énergie animale. En revanche, son corps évoque la tension, le danger, l’attirance trouble. Lorsqu’il parle dans trois micros pour incarner trois personnages à la fois, le résultat est saisissant.
Une mise en scène à fleur de nerfs
Olivier Arteau refuse le naturalisme. Ici, il privilégie l’excès, le clair-obscur, la matière brute.
La lumière d’Emile Beauchemin cisaille l’espace. Pour leur part, les micros amplifient les voix jusqu’à l’agression. La scénographie, elle, respire, se tord, déborde.
Au centre de la scène, un camion-orgue trône. Finalement, mi-sacré, mi-absurde, il agit comme un cœur détraqué. La musique, elle, devient personnage: vivante, grondante, parfois même caressante.

Photo: Stéphane Bourgeois
L’amitié comme une révolution douce
Et puis, au milieu du chaos, une chose inattendue émerge: l’amitié.
Entre Jézabel et Querelle, une tendresse prend forme. Fragile. Finalement indestructible. Cependant, elle ne sauve pas. Elle ne guérit pas. Mais elle offre un espace de répit, là où tout craque.
C’est peut-être là que réside la radicalité du spectacle. En effet, dans ce lien sans mots d’ordre, hors des dogmes, s’installe une révolution lente, mais essentielle.
Conclusion: une pièce qui dérange (et qui fantasme)
La pièce Querelle de Roberval ne cherche pas le consensus. Elle ne donne pas de réponses toutes faites. Elle dérange, désire, divise.
Mais elle le fait avec une puissance rare. Ce théâtre-là ne veut pas tout expliquer. En revanche, il veut faire sentir, déplacer et exposer les tensions enfouies sous nos récits collectifs.
Et dans ce champ de ruines, Querelle s’avance.
Ce n’est pas un héros. C’est une faille. Une courbe. Une invitation à désirer autrement.
La pièce «Querelle de Roberval» de Kev Lambert en images
Par Stéphane Bourgeois
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