ThéâtreEntrevues
Crédit photo : Gabrielle Sykes
«Pour moi, monter du Caryl Churchill, c’est comme monter un classique, mais un classique plus récent. Il y a une valeur à présenter cette dramaturgie si forte, si savoureuse, si acide, si mordante.» – Édith Patenaude
La pièce Top Girls a été écrite au début des années 1980 sous le règne de Margaret Thatcher, celle que l’on surnommait la «Dame de fer», et qui a dirigé la Grande-Bretagne durant onze ans. Personnage extrêmement controversé ayant profondément divisé les Britanniques durant son mandat, elle a autant été admirée pour son courage qu’elle a heurté par son manque flagrant de sensibilité.
La metteure en scène et actrice Édith Patenaude, qui m’a avoué avoir découvert l’œuvre de Churchill sur le tard – et qui était d’ailleurs trop jeune pour avoir vue l’adaptation de Beaulne à l’époque – a pris connaissance de cette pièce phare au moment où Donald Trump, au sud de la frontière, était élu comme président des États-Unis pour un second mandat.
Hasard ou non, celle qui a toujours trouvé qu’il y avait certaines parentés entre les politiques de Thatcher et de Trump a réalisé à ce moment-là que le texte très ancré et très profond de Caryl Churchill arrivait à point nommé dans sa vie: elle est née en 1982, l’année de création de Top Girls, et la pièce a été montée à ESPACE GO à ses 20 ans. Il ne fallait pas plus de signes pour qu’Édith décide de la monter à son tour!
Un regard lucide sur une société qui n’évolue pas tant que ça
L’actrice Christine Beaulieu, à qui on a eu la chance de discuter également, trouvait intéressante l’idée que cette adaptation de la pièce mise «à la sauce québécoise» conserve le contexte des années 1980 afin de faire revivre Top Girls de nos jours. «Ça nous permet de réaliser si on est capables, comme spectateurs et spectatrices, d’avoir le même discours aujourd’hui ou non».
Pour sa part, Édith avoue avoir été fascinée par le côté baveux de Caryl Churchill, qui écrit comme elle parle, et qu’elle trouve «à la fois brillante et drôle. Et en même temps, elle est très habile à offrir, à travers ce langage parlé qui la caractérise tant, des matières riches politiquement et socialement parlant». La metteure en scène s’est dit conquise par la lucidité de l’auteure face à un monde qu’elle juge sévèrement.
«Bien qu’il y ait eu des avancées féministes et qu’on ait évolué comme humains, il reste que le système patriarcal, lui, n’a pas tant changé, ce qui fait qu’on se heurte aux mêmes limites. Mais surtout, on se sent en phase de recul d’un point de vue féministe. Donc, même s’il y a de nouvelles voies qui ont été tracées depuis, on réalise quand même qu’on perd encore du terrain, à certains égards.»
«On pourrait croire que, comme c’est une femme qui a écrit un texte de femmes, c’est obligatoirement un texte féministe. Mais je n’en suis pas si sûre, moi. Il y a forcément de quoi de féministe dans le geste, mais pas dans la morale du texte.» – Christine Beaulieu
Caryl Churchill a fait le choix délibéré de ressusciter les fantômes de femmes célèbres, pour la plupart méconnues, et qui ont existé ou non – clin d’œil à Brecht, un dramaturge qu’elle a toujours admiré –, pour montrer à quoi elles ressembleraient dans notre société d’aujourd’hui.
Et ce sont ces mêmes femmes – l’exploratrice Isabella Bird, la concubine impériale Dame Nijō, la Margot la folle (aussi surnommée Dull Gret) de Bruegel, la papesse Jeanne et Griselda, personnage des Contes de Canterbury, et plus encore – que Marlène a choisi d’inviter dans un restaurant londonien pour célébrer sa récente promotion à la tête d’une prestigieuse agence de recrutement, appelée Top Girls.
Un spectacle en trois actes, en trois univers distincts
Cette pièce, à travers laquelle l’auteure met en lumière différents contextes liés au travail, au succès et aux relations familiales, des thèmes toujours hyper d’actualité aujourd’hui, se présente en trois actes, donc en trois univers distincts, mais qui sont intimement reliés entre eux. À ce sujet, Édith tenait à préciser: «Ce sont trois bulles entières que Caryl Churchill a eu l’intelligence et l’arrogance, aussi, d’attacher ensemble».
La metteure en scène, qui s’attend à atteindre une virtuosité de la part des interprètes d’ores et déjà dans l’acte un, pour que le spectateur soit «bouche bée, sur le cul», nous a confié, sans trop en révéler, que la grande question qui traverse ce spectacle, c’est: «Qu’est-ce que la réussite? Dans Top Girls, l’autrice nous la présente de la façon dont la société nous l’a toujours présentée, mais qu’est-ce que c’est fondamentalement, pour moi, la réussite? Contre quoi dois-je me mettre en porte-à-faux, ou contre quoi dois-je me battre pour être heureuse?»
Au sein de la distribution, vous aurez la chance d’admirer des actrices d’exception qui se glisseront dans la peau de plusieurs personnages à la fois, dont Christine Beaulieu, qui revient à ses premières amours avec le théâtre, Ève Pressault, dans le rôle central de Marlène, Cynthia Wu-Maheux, qu’on a pu admirer récemment sur les planches du TNM dans ẤM de Kim Thúy, ainsi que les talentueuses Romy Bédard, Laura Côté-Bilodeau et Marie-France Lambert, qui, d’ailleurs, faisait partie de la distribution de 2005!
«On a bien beau évoluer, nous, mais si on reste dans le même système qui, lui, ne change pas, en réalité, il n’y a pas d’issue.» – Édith Patenaude
Une invitation à se retrousser les manches
Comme mot de la fin, la metteure en scène espère fort que «c’est un show avec lequel les gens repartiront galvanisés et qu’ils vont s’approprier cette colère, cette liberté de pensée, mais aussi cette critique». Pour Christine, ce spectacle «c’est une démonstration de ce qu’est la vie, nos parcours et nos difficultés à se rencontrer dans nos différences». Pour elle, en somme, c’est une tentative de Caryl Churchill de présenter ce qui nous divise. «J’aimerais finalement que les gens vivent une catharsis!», a-t-elle ajouté, avec enthousiasme.



