«Boîte noire» au Théâtre Duceppe: l'IA, le carnage de l'âme – Bible urbaine

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«Boîte noire» au Théâtre Duceppe: l’IA, le carnage de l’âme

«Boîte noire» au Théâtre Duceppe: l’IA, le carnage de l’âme

Être un bon chien de Pavlov a ses limites

Publié le 4 février 2026 par Edith Malo

Crédit photo : Danny Taillon

Si vous pouviez devenir la meilleure version de vous-même grâce à une invention révolutionnaire, oseriez-vous tenter votre chance? Voilà la prémisse de la pièce «Boîte noire», un texte de Catherine-Anne Toupin présenté ces jours-ci au Théâtre Duceppe. Dans ce thriller dystopique campé en 2045, la comédienne s'intéresse aux dérives de l'intelligence artificielle, plus particulièrement à l'optimisation de soi. Le public est convié à découvrir un suspense angoissant habilement orchestré par le metteur en scène Justin Laramée, dans une scénographie époustouflante conçue par la très douée Odile Gamache. Il était impossible de rester indifférent devant cette production de haut calibre.

Catherine-Anne Toupin incarne Éliza Williams, fondatrice d’Essor. C’est une femme ambitieuse et redoutable. Elle est le génie derrière la création d’une boîte mystérieuse développée à Silicon Valley.  À ses côtés, son frère David (Vincent-Guillaume Otis), plus docile, et aussi gardien de l’éthique, participe par l’entremise de tests au perfectionnement de cette invention.

Cette boîte permet de réaliser nos désirs les plus fous, et ce, sans le moindre effort. Il suffit d’y entrer pour en ressortir complètement reconditionné, voire lessivé.

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Photo: Danny Taillon

Cette version altérée de soi permettrait, par exemple, de contrôler ses excès alimentaires, de réprimer sa colère pour offrir une version joviale et optimiste en tout temps, d’être plus affirmé également.

Seulement, lorsque l’expérience auprès dune journaliste fait ressortir ses traumas, l’action bascule. Cette faille dans la technologie fait ressortir le côté obscur et obsessif d’Éliza, qui ne compte pas abandonner son invention, quitte à dissimuler de l’information.

Un sujet plus que pertinent et inquiétant

Le propos ne pourrait être plus d’actualité. En effet, l’omniprésence de l’intelligence artificielle dans nos vies, avec les dérives actuelles qu’on lui connaît, comporte déjà des effets néfastes. Utilisée à mauvais escient, on imagine facilement cette dystopie imaginée par Catherine-Anne Toupin.

Dans Boîte noire, l’autrice a réalisé un travail de recherche colossal, et ça paraît. Et elle ne manque pas d’occasions de nommer de manière explicite certaines informations. Cette tendance à la Wikipédia, elle en abusait aussi dans sa pièce La Meute. Pourtant, ça n’a pas de valeur ajoutée.

Ceci dit, on embarque néanmoins de pied ferme dans cette proposition grâce à des procédés scéniques astucieux qui respectent les codes du thriller. C’est notamment en raison de la mise en scène de Justin Laramée et de la scénographie d’Odile Gamache que le stress s’infiltre par tous les pores de notre peau.

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Photo: Danny Taillon

Une scénographie spectaculaire et surtout ingénieuse

Présenter une création chez Duceppe, c’est avoir les moyens de ses ambitions grâce à une scène immense. Encore faut-il une équipe de concepteur·trices chevronné·es. Celle derrière Boîte noire remporte ici tous les hommages.

À la scénographie, Odile Gamache a élaboré une immense plateforme en guise de laboratoire sur laquelle est disposée une boîte en plexiglas. Une passerelle semble former une enceinte autour d’un château fort secret. Sous ce prestigieux lab, un centre de données exigu. Des réfugiés y sont exploités, prisonniers d’un boulot ingrat et aliénant où ils sont payés 3 $ de l’heure. Leur rôle: analyser en trente secondes seulement la conformité de chaque image qui défile devant leurs yeux. Andrés (Victor Andres Trelles Turgeon), Tendaji (Aimé Shukuru) et Laïla (Madeleine Sarr) alimentent ainsi un algorithme de manière subjective, bien qu’ils s’efforcent de rester neutres et éthiques.

Aux éclairages, Julie Basse alterne deux teintes: le rouge incandescent et le bleu froid. Elle inonde ainsi le laboratoire d’une lumière chaude et feutrée, alors que le centre de données baigne dans des teintes glaciales et ternes. Les scènes d’expérimentation font basculer l’entièreté du décor dans un bleu acier. Des lignes rouges encerclent le bâtiment comme des barricades de haute sécurité à ne pas franchir.

On se croirait sur une base militaire hostile cernée par des gardiens armés jusqu’aux dents (Frédéric Blanchette et Émilie Gilbert). Pour enrober le tout, la musique inquiétante d’Alex McMahon installe un climat d’étrangeté et de suspense, surtout lorsque la silhouette d’une fillette (Nina Laramée), vestige fantôme, surgit à l’occasion derrière les carreaux givrés.

Un thriller somme toute bien ficelé

Dans Boîte noire, il y a plusieurs informations à saisir sur le fonctionnement de la boîte et, je l’avoue, je m’y suis un peu perdue. La résurgence de traumas, les algorithmes, les informations partagées sur les réseaux sociaux et le passé des participant·es sont autant de données compilées pour parvenir à l’optimisation de soi, et ce, pour le meilleur et pour le pire.

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Photo: Danny Taillon

Ainsi, Éliza est hantée et pourchassée par un souvenir lointain: la disparition de sa sœur cadette Juliette, dont elle avait la responsabilité d’assurer la surveillance. Son sentiment de culpabilité l’étouffe et interfère avec ses multiples mises à jour. Andres, lui, rêve que sa fillette Julia le rejoigne.

Et aussi surprenant que cela puisse paraître, ces deux destins vont se rejoindre dans une finale stupéfiante.

D’ailleurs, j’en profite pour décerner une mention spéciale à Victor Andres Trelles Turgeon, qui personnifie le personnage d’Andres. La scène dans laquelle il s’insurge contre Karel, une espèce de ChatGPT, est surréaliste, mais crédible et percutante à la fois. Son jeu désarmant de vérité devant une machine qui le nargue l’épuise mentalement et le pousse à bout. C’est parfait.

Le jeune comédien Aimé Shukuru, gradué de l’École nationale de théâtre du Canada en 2024 seulement, est aussi l’une de mes belles découvertes. Son personnage, plein de candeur et de naïveté, risque de vous émouvoir à votre tour.

Un thriller en live, c’est encore mieux qu’au cinéma!

En somme, il n’y a pas de place à l’ennui dans cette pièce de théâtre dont le rythme est survolté et la tension palpable, quelquefois au détriment d’une montée dramatique qui ne peut coexister avec un pic d’intensité permanent.

Cependant, je me suis surprise à sursauter même si j’appréhendais le moment fatidique. Je me suis aussi spontanément fait une réflexion lorsque le personnage d’Éliza fait son pitch de vente à la Ted Talk sur la boîte: «Quel aspect de moi voudrais-je optimiser?» 

C’est quand même habile de réussir à susciter un raisonnement, même si l’on sait pertinemment qu’on nage en pleine fiction.

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Photo: Danny Taillon

Si La Meute, pièce de 2018 encensée par la critique, m’avait plutôt laissée indifférente, cette nouvelle création m’a davantage plu. Les revirements m’apparaissaient moins rocambolesques, puisque j’étais consciente qu’il s’agit d’une science-fiction.

Sans être pour autant habitée par la pièce, j’ai tenté de recoller les pièces du puzzle dès la sortie de la salle, signe qu’elle m’est bien restée en tête!

La pièce «Boîte noire» au Théâtre Duceppe en images

Par Danny Taillon

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