«l’amour ou rien», d'après l'essai de bell hooks, au Théâtre du Trident – Bible urbaine

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«l’amour ou rien», d’après l’essai de bell hooks, au Théâtre du Trident

«l’amour ou rien», d’après l’essai de bell hooks, au Théâtre du Trident

Une œuvre clairement créée avec beaucoup d'amour

Publié le 17 novembre 2025 par Guy-Philippe Côté

Crédit photo : Stéphane Bourgeois

Mélanie Demers et la compagnie MAYDAY présentent, jusqu'au 29 novembre au Théâtre du Trident de Québec, le spectacle «l’amour ou rien». Cet essai pluridisciplinaire met l’amour à l’épreuve des actes. Ici, aimer devient une décision contraignante. Sur scène, les interprètes posent des gestes, prennent la parole et s’exposent au regard du public.

La pièce s’appuie sur des passages clés du livre All About Love: New Visions de l’intellectuelle et militante afro-américaine bell hooks.

Ici, l’écriture scénique privilégie l’adresse poétique et la corporéité. La fable passe au second plan. La mise en jeu cherche à séduire par les moyens du théâtre, plutôt que de convaincre par un sermon.

Notre critique observe un pari clair: l’éthique de l’amour tient-elle à la manière d’une expérience partagée, ou se heurte-t-elle à ses propres limites? Si votre temps est compté, retenez ceci: il ne s’agit pas d’un récit linéaire, mais bien d’une proposition qui demande à ce qu’on prenne position.

Photo: Stéphane Bourgeois

L’amour comme force politique

Le spectacle l’amour ou rien est né d’un désir explicite: traduire scéniquement la pensée de hooks sur l’amour comme force politique.

Ainsi, Mélanie Demers, avec l’aide de Lorrie Jean-Louis à la traduction et à l’adaptation du texte, s’attaque à un ouvrage phare au sein duquel l’auteur déconstruit l’idée que l’amour serait une émotion passive, privée et apolitique. Pour bell hooks, l’amour est en effet une pratique rigoureuse, un acte de résistance, une posture éthique radicale contre les logiques patriarcales, capitalistes et suprémacistes.

Ce projet s’inscrit avec cohérence dans le parcours artistique de Demers, dont les œuvres précédentes (Cabaret noir, Confession publique, La Goddam Voie Lactée) s’attaquent aux récits dominants par la friction des disciplines: théâtre, danse, poésie, politique et performance s’entremêlent pour mettre en crise la représentation.

L’intelligence d’une mise en scène réussie

l’amour ou rien ne tente pas de résumer All About Love: New Visions ni de le convertir en leçon scénique. Il en retient plutôt une constellation d’axes: honnêteté, responsabilité, engagement, vulnérabilité et spiritualité incarnée — que la scène va éprouver.

Les douze tableaux du spectacle ne «racontent» pas le livre: ils le mettent à l’épreuve. C’est précisément là que réside l’intelligence de la mise en scène.

Photo: Stéphane Bourgeois

La dramaturgie choisit la voie de la fragmentation plutôt que celle de l’illustration. Ici, les corps dansent, trébuchent, parlent, s’interrompent, traduisent — parfois en créole, comme Vlad Alexis l’a fait lors de la représentation à laquelle j’ai assisté.

Ce geste de traduction spontanée souligne la circulation des langues et des expériences dans la droite ligne de la pensée de bell hooks.

Une œuvre hybride caractéristique de la signature de MAYDAY

La dénomination de ce spectacle est délicate: ce n’est ni un pur spectacle de danse ni un projet théâtral narratif. Il s’agit plutôt d’une œuvre hybride caractéristique de la signature singulière de MAYDAY. Certes, la danse est la matière première, une danse habitée, résistante, souvent tendue, jamais décorative, mais le théâtre y subsiste dans les adresses, les silences, les récits et les aveux.

L’exemple de Fabien Piché est parlant: ce dernier commence une scène en tentant d’exprimer un début de phrase qu’il bégaie constamment. Puis vient la danse: sa parole se déconstruit, son corps se heurte à ses propres limites, et il finit par avouer sa fatigue. Ce retournement — du discours vers l’incarnation — révèle l’ambition du projet: faire passer les idées par l’expérience sensible, rendre visibles les contradictions de notre rapport à l’amour.

Une musique originale signée Frannie Holder

La musique n’est ni un fond sonore ni un simple accompagnement; elle est un pilier de la composition. La partition originale de Frannie Holder rythme les bascules, souligne les tensions, structure les apparitions. À ses côtés, Laurie Torres, à la batterie, joue en direct: sa présence redonne à la scène une forme de rituel vivant, à mi-chemin entre la cérémonie et la performance.

Photo: Stéphane Bourgeois

Dans une scène consacrée à la perte, Ariel Charest livre un monologue intime — elle incarne la mère de Mimo Magri, qui transmet quelques mots avant de mourir. Survient ensuite une procession solennelle sur une chanson triste simplement chantée par Frannie Holder.

Puis, un contrepoint comique en trompette par Laurie Torres: quelques phrases d’Ariel désamorcent l’émotion, provoquant ainsi des rires francs. Ce dosage, maîtrisé, recentre l’expérience du spectateur sur la complexité de l’amour — jamais linéaire, jamais univoque.

l’amour ou rien: est-ce un spectacle accessible à tous et toutes?

Le livret remis en salle est essentiel. Sans lui, plusieurs références pourraient échapper à un public moins familier avec le travail de bell hooks. Mais ce spectacle ne requiert pas un bagage militant ou universitaire pour toucher. Il parle avec les outils de la scène: corps, rythmes, silences, humour, musique.

Il est vrai que certaines couches nécessitent une attention renouvelée. C’est peut-être la seule limite: le spectacle ne livre pas tout d’un seul coup. Il appelle à une écoute active, à une forme de disponibilité.

Mais c’est aussi ce qui le rend si précieux.

Photo: Stéphane Bourgeois

En conclusion

L’amour ou rien est un geste artistique courageux. Mélanie Demers ne cherche ni à simplifier la pensée de bell hooks ni à l’amplifier; elle cherche plutôt à la mettre à l’épreuve du plateau, dans une forme vivante, vibrante, où l’éthique devient acte.

C’est un spectacle à voir, à revoir, à discuter, non pas pour «tout comprendre», mais bien pour laisser les idées infuser autrement.

Le spectacle «l’amour ou rien» de MAYDAY en images

Par Stéphane Bourgeois

  • «l’amour ou rien», d’après l’essai de bell hooks, au Théâtre du Trident
    Photo: Stéphane Bourgeois
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    Photo: Stéphane Bourgeois
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