«JOB» au Théâtre Périscope: entre la honte et le silence – Bible urbaine

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«JOB» au Théâtre Périscope: entre la honte et le silence

«JOB» au Théâtre Périscope: entre la honte et le silence

Quand le silence pèse plus lourd qu'une arme

Publié le 12 novembre 2025 par Nancy Boulay

Crédit photo : Emilie Dumais

Dès qu'on s'installe au Périscope, tout semble étrangement rassurant. Imaginé par Marie-Pascale Chevarie, le décor respire la confiance, le calme, la neutralité: deux fauteuils colorés, un bureau de bois clair, un jeté, un coussin moelleux, des étagères où reposent des livres, quelques plantes, une lampe au ton chaud, un Bouddha discret posé à l'arrière. L'espace a l'air d'un cocon, d'un lieu où l'on pourrait déposer ses fardeaux sans crainte. Puis les lumières s'éteignent. Et tout bascule. Une femme, capuchon sur la tête, pointe un fusil sur un homme d'un certain âge. Ils ne bougent pas. Ce sont les lumières qui décident: chaque fois qu'elles se rallument, l'arme a changé d'intention. Jusqu'à se retrouver dans la bouche de celle qui la tient. On comprend vite: ce n'est pas une séance ordinaire. La pièce s'appelle «JOB». Et ici, le travail, c'est de survivre.

Quand la thérapie se transforme en otage

Dans cette création déroutante présentée au Théâtre Périscope, le spectateur devient témoin d’un huis clos aussi tendu qu’intime.

Jeanne, jeune femme au regard ardent et à la voix ferme, a pris Edgar, un psychologue, en otage. Son employeur souhaite qu’elle consulte un expert qui rédigera un rapport afin d’autoriser son retour au travail, après qu’une crise captée sur vidéo soit devenue virale. L’incident a tout fait basculer.

Elle devait simplement obtenir un rapport favorable. Et elle demande. Elle parle sans arrêt. Elle explique, justifie, rationalise. Elle dit ne pas avoir besoin d’aide. Elle croit qu’en une seule rencontre, tout sera réglé. Lui sait que non. Que certaines blessures demandent du temps, plusieurs rendez-vous, plusieurs réflexions.

Photo: Emilie Dumais

Elle est venue armée. Sans savoir comment les choses se passeraient, avant même de comprendre qu’il ne lui écrirait pas un rapport après une seule rencontre…

D’abord le psy tente de reprendre le contrôle. Il cherche une échappatoire: l’eau. Prétexte pour sortir, ou pour l’enfermer dehors. Mais elle sent le subterfuge et refuse. La porte reste close. Rien ne s’ouvre. Puis, il essaie de comprendre cette femme qui, malgré la rage, semble surtout épuisée. Peu à peu, le face-à-face devient une danse: entre peur et lucidité, honte et besoin d’être vue.

Dans le silence du cabinet, les mots prennent la place des balles. Et le spectateur, lui, retient son souffle.

Deux générations qui s’affrontent

Jack Robitaille (Edgar) et Nathalie Séguin (Jeanne) livrent une performance précise. Il est l’incarnation du thérapeute à l’ancienne, sandales aux pieds, pantalon roulé, posture voutée, bienveillance teintée de jugement silencieux. Elle, jeune professionnelle brillante dans le monde de la tech, incarne l’urgence d’exister dans un système qui dévore. Leurs joutes verbales claquent comme des gifles. Leurs silences coupent plus fort que certaines répliques.

Elle le provoque, le teste, le défie. Elle dit aimer sa job, que sa job a autant besoin d’elle qu’elle d’elle. Elle parle de son Xanax, de honte, de fatigue. Elle glisse cette phrase qui nous glace quand on constate sa vérité: «Dans la vraie vie, personne n’a jamais de temps pour toi». Et lui, d’abord prudent, finit par craquer. La façade professionnelle se fissure. Plus tard, il parlera de sa fille morte à 13 ans. De la douleur qu’il n’a jamais vraiment nommée. On assiste à sa colère qu’il ne contrôle plus.

La séance bascule: le psy se dévoile. Les rôles se brouillent. Le pouvoir passe d’une main à l’autre.

Photo: Emilie Dumais

Quand la violence naît de la lucidité

Ce qui se joue dans JOB, c’est beaucoup plus qu’une rencontre explosive: c’est le portrait d’une société qui étouffe sous le poids de la performance, du contrôle et du paraître. Jeanne travaille dans la modération de contenu: elle efface les atrocités du Web, les vidéos que personne ne doit jamais voir. Elle est la gardienne de notre confort visuel, celle qui protège nos âmes de ce qu’elle doit endurer chaque jour.

Comment rester saine d’esprit quand tout ce qu’on voit est inhumain? Quand croire encore au bien quand on nettoie le mal des autres?

Et puis, il y a ce détail: la crise qui l’a fait suspendre était un geste isolé. Un moment d’égarement, filmé, diffusé, commenté. Une chute en direct dans un monde où l’erreur ne pardonne pas. La vidéo a fait le tour du monde. Personne ne la connaissait, mais tout le monde la reconnaissait. Ce n’est pas son travail qui l’a brisé, mais le regard porté sur elle. Son employeur l’a jugée.

Et ce psy devient, malgré lui, le miroir de tout ce qu’elle rejette: le système, le paternalisme, l’inaction. Mais sous la surface, quelque chose de plus sombre se joue. Elle sait qui il est vraiment, ce qu’il a fait à ses enfants. Et si elle est là, c’est qu’elle était destinée à le rencontrer.

Un texte percutant, une mise en scène à vif

La mise en scène, signée avec simplicité par Charles-Étienne Beaulne, repose sur des contrastes forts: un décor chaleureux, presque cocooning, contre une tension constante, des explosions de sons qui dérangent, des changements lumineux qui frappent. Rien n’est gratuit. Chaque sursaut, chaque bruit de moteur, chaque klaxon, chaque silence prolongé sert à rappeler qu’on est pris entre deux réalités: celle du confort du bureau et celle du foutoir intérieur d’une femme.

Le rythme est constant, dense, sans temps morts. Les comédiens ne jouent pas, ils sont. On oublie les acteurs pour ne voir que deux êtres humains, prisonniers de leur propre vie, cherchant à comprendre quelles sont leurs places dans ce monde qui avance continuellement.

Photo: Emilie Dumais

Un dénouement suspendu

La lumière s’éteint. Jeanne pointe à nouveau son arme sur Edgar. Le public reste figé. Est-il coupable de ce qu’elle l’accuse? A-t-elle déliré? Cherche-t-il à sauver sa vie ou à la sauver, elle? Rien n’est tranché. Et on se retrouve exactement là où tout a commencé.

Parce que dans cette pièce, tout se dédouble: la victime et le bourreau, la lucidité et la folie, la honte et la dignité. Et si, ici, JOB, écrite par Max Wolf Friedlich, ne se référait pas à un emploi, mais au travail qu’on doit parfois faire sur soi? Celui d’une femme qui tente de se tenir debout dans un monde qui la plie en deux. Celui d’un homme qui croyait aider les autres, mais qui n’a jamais su s’aider soi-même.

C’est une pièce coup-de-poing, viscérale et marquante, où le calme du cabinet d’un psy n’est qu’un décor pastiche pour contenir la tempête humaine.

La pièce «JOB» du Théâtre Niveau Parking en images

Par Emilie Dumais

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