«Ici par hasard» de Carolanne Foucher au Théâtre Périscope – Bible urbaine

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«Ici par hasard» de Carolanne Foucher au Théâtre Périscope

«Ici par hasard» de Carolanne Foucher au Théâtre Périscope

Une épreuve sensible du deuil, de la mémoire et de l’amour

Publié le 23 septembre 2025 par Guy-Philippe Côté

Crédit photo : Maryse Boyce

Connaissez-vous le jeu DO, DATE, DUMP — et sa variante plus radicale, «DELETE»? Avec «Ici par hasard» de Carolanne Foucher, une pièce mise en scène par Cédrik Lapratte-Roy et présentée au Théâtre Périscope à Québec jusqu’au 27 septembre, la question devient concrète. Irène, qui s'est suicidée il y a un an, revient à la vie et s’adresse frontalement à ses frères et sœurs, Macha, Olga et André. D’emblée, un signe s’impose: Irène est ravie de les revoir, allant même jusqu’à leur préparer le déjeuner. L’atmosphère est comme suspendue dans le temps. Adresse frontale, silences entrecoupés, espace réfléchi: la matière sensible avant les notions. Ma critique qui suit détaillera la façon dont ces signes orientent l’écoute.

Surprise!

Un an après le suicide d’Irène (Carolanne Foucher), Macha (Odile Gagné-Roy), Olga (Mary-Lee Picknell) et leur frère André (Simon Beaulé-Bulman) se réunissent au chalet familial pour disperser les cendres de la défunte et y déposer les lettres.

Cependant, un coup de vent projette la cendre sur Macha, Olga et André. La fratrie rentre alors au chalet l’air dégouté, avec le goût des cendres de leur sœur dans la bouche. Ils se nettoient rapidement et finissent par s’endormir sur le divan.

C’est à ce moment-là qu’Irène apparaît, devant eux, aussi surprise qu’eux d’être de retour. À leur réveil, Macha, Olga et André paniquent.

Or, plutôt que d’affronter l’évidence, ils s’occupent. Ils servent le café, cherchent le morceau de casse-tête d’André, fument, blaguent. Ainsi, les échanges glissent vers des sujets périphériques, loin du retour d’Irène. Pourtant, cette dernière s’attache à ce cocon familial au chalet, entourée des siens.

Plus tard, une aurore boréale attire la fratrie à l’extérieur. C’est à ce moment qu’Irène comprend qu’elle ne peut franchir le seuil sans s’éteindre. Alors, elle propose aux autres de rester ensemble au chalet pour «recréer le monde».

La scène se brise sur le refus de Macha, d’Olga et d’André: eux, ils n’ont pas choisi la mort.

Crédit photo: Maryse Boyce

Avant la rigolade, un «traumavertissement»

Avant toute chose, avis au «traumavertissement»: cette pièce aborde le suicide d’Irène sans en montrer les détails. On apprend seulement qu’elle s’est enlevé la vie. Le sujet est certes délicat, mais il est traité avec une grande retenue.

Carolanne Foucher, déjà remarquée avec Manipuler avec soin, retrouve un terrain familier. Cette continuité situe d’emblée son écriture: directe, décalée, traversée d’un humour inquiet. Dès l’ouverture du spectacle, le ton est posé: vif, ludique, mais fissuré par une faille.

Avant le message adressé au public, Foucher entraîne la salle dans une longue séquence de Zumba. Sourire éclatant, énergie communicative. Pourtant, dans ses yeux, quelque chose résiste. Derrière l’entrain se dessine une brèche qui double la scène d’une tension sourde. Ce contraste fait rire et surprend. Surtout, il installe dans l’atmosphère une inquiétude souterraine.

D’entrée de jeu, la pièce annonce ses couleurs: vivant, décalé et jamais tout à fait rassurant.

Crédit photo: Maryse Boyce

Tchekhov est partout… mon Dieu!

Pour les amateurs de Tchekhov, la référence s’impose d’emblée. Macha, Olga et André portent les mêmes prénoms que les protagonistes des trois sœurs tchékhoviennes — Irina et Andreï devenant ici Irène et André. En effet, ce n’est pas décoratif: c’est l’un des moteurs du spectacle.

À travers la dramaturgie de Tchekhov, on rêve d’un Moscou inaccessible. Ici, Irène a déjà poussé jusqu’à cet «ailleurs». Elle revient demander à sa fratrie de se recréer un microcosme de vie avec elle: repas partagés, cafés du matin, casse-têtes, conversations, gestes simples — le tout dans le chalet.

Autrement dit, si le monde lui paraissait trop vaste lorsqu’elle était en vie, ce cocon fait bien l’affaire: un quotidien resserré, des gestes repris et la promesse de rester, ensemble.

Ce dialogue avec Tchekhov n’est pas qu’un simple clin d’œil. Au contraire, il structure la réception en huis clos, face à une baie vitrée qui barre l’horizon. On pense aux résonances récentes à Québec — Nina ou de la fragilité des mouettes empaillées au Théâtre Périscope, ou Coupes à blanc à Premier Acte —, où l’enfermement et le non-dit portaient déjà l’action.

Ici par hasard s’inscrit dans ce courant: c’est moins le rêve d’un ailleurs que la difficulté de rester avec soi-même.

Cela dit, l’accent tchékhovien se prolonge aussi dans l’interprétation. La distribution est d’enfer. Le trio Macha-Olga-André affiche une complicité immédiatement lisible, que le retour d’Irène reconfigure sans jamais la briser.

Peu à peu, la progression dévoile les strates de chacun: Olga dit crûment qu’elle voudrait «DELETE» sa sœur pour ne plus souffrir; André pèse chaque mot, de peur de déclencher une seconde tentative; enfin, Macha, pour sa part, prononce un éloge d’Irène autour du plasma — le quatrième état de la matière — qui rassemble deuil et pensée en une image claire, sans pathos, mais qui fend les cœurs les plus durs.

Ma seule réserve: les accès de colère. Lors de ces moments, l’intensité atteint une telle force qu’elle fait parfois sortir le jeu des acteurs de la vraisemblance. Cela dit, le reste des dialogues compense pour ces quelques excès d’émotions intenses.

Crédit photo: Maryse Boyce

Sur l’obstination de la vie

Ici par hasard condense tout dans l’image du plasma: Irène, d’une intensité capable d’illuminer le monde, mais trop instable pour être suivie, disparaît trop vite. Pourtant, autour d’elle, la vie ne s’arrête pas: on sert le café, on blague, on danse, on esquive.

En somme, la mort pèse, mais l’énergie persiste — et c’est dans cette coexistence fragile que la pièce trouve sa force la plus vive.

La pièce «Ici par hasard» en images

Par Maryse Boyce

  • «Ici par hasard» de Carolanne Foucher au Théâtre Périscope
    Crédit photo: Maryse Boyce
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    Crédit photo: Maryse Boyce
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