ThéâtreEntrevues
Crédit photo : Yves Renaud
Dans la pièce originale Hosanna de Michel Tremblay, on raconte la soirée dans les années 1970, où Claude Lemieux s’est habillé en Cléopâtre et s’est fait rejeter par ses amis travestis. Cette humiliation a créé une profonde blessure en lui, au point qu’il est passé à côté de la vie qu’il aurait voulu avoir. Dans le roman La Shéhérazade des pauvres, du même auteur, on retrouve Claude, maintenant âgé, en discussion avec un journaliste pour lui raconter son histoire.
Hosanna ou la Shéhérazade des pauvres présente cette discussion avec Yannick (Sally Sakho), un jeune journaliste du magazine Fugues, qui semble vivre les mêmes questionnements. Lors de cette rencontre, le public plonge dans le tumulte des souvenirs de Claude Lemieux pour comprendre son ressentiment.
Cet échange entre deux générations amène des pistes de réflexion sur l’évolution de la société concernant l’identité de genre.

Photo: Yves Renaud
Transposer des années de tourments sur la scène
Au départ, lorsque Maxime Robin s’est fait offrir l’opportunité de monter une pièce de Michel Tremblay, il se posait beaucoup de questions quant au contexte qui n’était pas tout à fait aligné avec l’actualité.
«Aujourd’hui, le courage que ça demande pour s’habiller en femme n’est pas le même que ça prenait dans les années 1970. Je me demandais si les jeunes allaient comprendre pourquoi il [Claude Lemieux] a été autant défait par cet événement. Il fallait donc qu’on donne un contexte à la pièce, qu’on explique comment c’était à cette époque-là, et comment c’est maintenant», a relaté le metteur en scène alors qu’il mijotait des idées sur la pièce en collaboration avec Olivier Arteau, codirecteur général et directeur artistique du Théâtre du Trident. «Puis au moment où je réfléchissais à ça, Michel Tremblay a publié La Shéhérazade des pauvres, qui est Hosanna 50 ans plus tard.»
Maintenant que le contour de l’œuvre se précisait, il cherchait de quelle façon il allait mettre en scène un flot de pensées et de souvenirs afin que l’on se trouve dans la tête de ce fameux Claude Lemieux.
«Je suis parti d’une chanson qui me plaît [«The Windmills of Your Mind» tirée du film The Thomas Crown Affair] pour reprendre l’idée de la mémoire qui tourne. Donc, tout est rond dans le spectacle. Luc se tient à l’avant-scène sur son balcon très haut et sa mémoire est sur la scène au sol. On la découvre quand on active le tourne-disque», a-t-il révélé.
«Il n’y a pas de changement de décor dans Hosanna. Tous les temps existent en même temps sur scène et les personnages évoluent d’une temporalité à l’autre. Ça crée un petit brouhaha, mais ça donne aussi vraiment le sentiment d’un ramassis de situations pas réglées, d’où son aigreur et ses regrets.»
En plus de devoir combiner deux œuvres et d’adapter leur temporalité, il s’est aussi lancé sur un travail d’ajustement de niveaux de langage.
«C’est un vertige de travailler à partir du texte de Michel Tremblay, mais il m’avait dit que j’avais carte blanche. Ce qui a demandé le plus d’attention, c’est qu’il est réputé pour avoir changé le niveau de langue du théâtre au Québec, mais le roman est une œuvre littéraire qui n’est pas destinée à être interprétée. Donc, le niveau de langue était plus élevé», a expliqué Maxime Robin.

Photo: Yves Renaud
Performer de Mado Lamotte à Claude Lemieux
On peut voir Luc Provost performer en tant que Mado Lamotte, célèbre dragqueen de Montréal, depuis 1987, mais c’est la toute première fois qu’on peut le voir sur les planches du TNM.
«J’ai grandi avec Les Belles-sœurs et les personnages des nuits de Montréal. Les histoires étaient déjà sorties avant que je fasse de la drag, mais ça m’a inspiré beaucoup, que ce soit pour le langage ou pour la provocation de Mado», a confié l’artiste, qui a beaucoup d’admiration pour les œuvres de Michel Tremblay.
«C’est surtout, pour moi, une belle occasion de jouer un personnage qui est tellement à l’opposé de Mado et de mon âge ! J’ai connu cet univers-là à la fin des années 1980 et la pièce se passe à la fin des années 1960. Je me dis que j’aurais pu évoluer avec la gang de 1969 et devenir ce Claude-là. […] Alors, si je n’avais pas réussi, peut-être que, moi aussi, je serais devant ma télé à ne rien faire de ma vie, comme les gens qui sont déçus de ne pas avoir réalisé leur rêve», a révélé Luc Provost en songeant à la chance qu’il a eu de faire durer son succès.
«Trente-cinq ans plus tard, on m’offre un rôle qui est dans le même univers. C’est une chance inouïe que j’ai et je ne veux pas la rater !»
Lorsqu’on réfléchit au personnage de Claude Lemieux, on y voit tout de même des différences importantes qui peuvent être interprétées autrement aujourd’hui, selon lui.
«C’est sûr que, quand on parle de transidentité, à l’époque, on parlait de travestis. Les jeunes ne se déguisaient pas pour faire des spectacles. Dans l’histoire, Hosanna, ce n’est pas des spectacles qu’elle veut faire. Elle dit qu’elle veut devenir une femme. Alors qu’aujourd’hui, les dragqueens sont des performeuses», a-t-il mentionné pour apporter une nuance dans le contexte dans lequel vit son personnage.

Photo: Yves Renaud
Naviguer d’une tenue à l’autre
Lorsqu’on pense à Hosanna, on pense forcément à ses costumes et à ceux de son entourage: Cuirette (Gabriel Fournier), Sandra (Jonathan Gagnon), La Duchesse de Langeais (Jacques Leblanc), ainsi qu’à une chanteuse (Valérie Laroche). Une partie de ses souvenirs se déroulent d’ailleurs dans sa chambre près de sa garde-robe.
«C’est ça qui est absurde. On est habitués de voir Luc avec exubérance en Mado, et là, c’est comme si tout est exubérant, sauf Luc», s’est exclamé le metteur en scène en riant! On comprend qu’on retrouve ses costumes uniquement dans ses souvenirs, alors que, dans le moment présent, il est vêtu d’une robe de chambre beige.
«Je trouve le décor fabuleux. Il y a quelque chose de très intime et de très élaboré. Des fois, tu vas voir une pièce, et il y a seulement un lit et une table sur scène. Mais là, même s’il y a beaucoup de choses, ça ne dérange pas; chaque morceau de décor a sa raison d’être», a ajouté l’interprète d’Hosanna avant d’enchaîner sur l’importance de l’habillement dans cette quête identitaire.
«Claude fouille dans ses souvenirs. Je trouve ça très pertinent, parce que ce n’est pas arrivé à l’âge de 25 ans quand il s’est habillé en Cléopâtre pour la première fois. Ses questionnements ont commencé très jeune, alors qu’il se voyait avec des robes dans le miroir. C’est souvent ça la réalité.»
Ces actes ont d’ailleurs une importance significative pour le metteur en scène: «J’ai ajouté l’enfance d’Hosanna qui n’existe pas dans les œuvres originales. Je voulais qu’on voie comment cette période avait forgé l’homme et le vieillard qu’il allait éventuellement devenir.»

Photo: Yves Renaud
Ouvrir le dialogue sur l’évolution de la société
La pièce Hosanna et la Shéhérazade des pauvres dépeint une certaine évolution quant à la communauté LGBTQ+ dans le milieu culturel montréalais à travers les années.
«Déjà, dans la communauté des dragqueens, on est passés de marginales à mainstream. On peut en voir au théâtre, à la télé et au cinéma. Tout ça fait en sorte que les dragqueens sont maintenant reconnues comme des artistes, ce qui n’était pas le cas à l’époque», a exprimé Luc Provost.
«J’ai l’impression que les jeunes d’aujourd’hui ont plus d’options dans les histoires qui leur sont présentées. Ces histoires qu’on raconte ne sont pas anodines, parce qu’elles forment l’identité, les univers et l’imaginaire des gens de demain. Puis, on a besoin de cet imaginaire pour faire avancer notre société, la recherche et l’innovation», a ajouté Maxime Robin.
Malgré cette belle avancée dans l’ouverture, certains défis sont toujours d’actualité et la pièce se veut une occasion tout indiquée pour y réfléchir collectivement.
«Aujourd’hui en 2025, ce n’est pas vrai que les gens peuvent devenir trans comme ça du jour au lendemain. On dirait que l’histoire se répète. Alors, les questions ne sont peut-être pas les mêmes qu’autrefois, mais elles sont encore là», a confié l’interprète d’Hosanna.
«Il y a plus d’outils. On en parle différemment, on le vit différemment aussi, mais ça reste une question au cœur de l’expérience humaine. Ces questions autour de la transidentité et des rôles genrés demeurent», a ajouté le metteur en scène en guise de conclusion.



