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Crédit photo : David Mendoza Hélaine
Un frère qui flotte, une sœur qui se retient
Au centre de cette histoire, Dominitri Dieudonné-Roy, 29 ans et trois quarts, doux rêveur sans ancrage, adepte autoproclamé de la philosophie de vie finlandaise centrée sur le sisu, tente plus de garder la tête hors de l’eau que de faire preuve de résilience. Jonathan Daniel, qui lui prête sa peau, ses mots et ses silences, joue avec une vérité extraordinaire. Rien n’est forcé. Tout semble venir de l’intérieur. Il est ce frère un peu brouillon, un peu lumineux, qui n’a jamais vraiment su où ranger son cœur.
Face à lui, il y a Anna-Plume, sa sœur cadette, celle qui porte trop fort, trop tôt, trop seule. Celle qui n’a pas été une enfant longtemps. Mathilde Eustache la campe avec un mélange de rigidité et de fragilité qui va droit au cœur: on devine les fissures derrière les épaules droites, les efforts derrière les confidences. Elle parle vite, tranche net, s’occupe de tout, comme pour ne jamais avoir à s’occuper d’elle-même.

Photo: David Mendoza Hélaine
Quand la pièce s’ouvre sur la lecture de l’article 71 de la loi sur les activités funéraires, il y a d’abord de l’incrédulité. Un point de loi stricte pour annoncer une histoire de cendres, de deuil, de famille, ce qui est à la fois ironique et logique. Mais ce que Dom et Anna s’apprêtent à faire se fait avec les tripes, pas avec la tête.
Quand un hamster ouvre la brèche
La première scène est d’ailleurs un éclat: une fillette, admirablement manipulée par une marionnettiste, se prépare à enterrer avec sa mère son hamster Grubule, mort depuis deux ans, précieusement gardé au congélateur. Quand elle l’embrasse dans la petite boîte où il repose, le premier rire fuse dans la salle. Un rire de tendresse, de surprise. Un rire qui ouvre une porte.
Le moment pousse Anna à appeler son frère; ils doivent s’occuper des cendres de leur mère. Sept ans qu’elle est morte. Sept ans qu’ils la gardent, littéralement, en suspens.
Anna et son frère, à bord d’une BMW, prennent la route du chalet. À gauche et à droite sur la scène, habilement mis en scène, trônent des sièges d’auto. Du plafond, des feuilles suspendues font de la scène une forêt immobile. À l’extrémité gauche, hors scène, un piano, un clavier, une flute traversière.
Pascal Larose-Picher, musicien caméléon à l’allure bohème, tisse la trame musicale en direct. Le tout saupoudré de bruissements d’insectes, pulsations, chants, sons enveloppants qui rappellent une mère, un souvenir, un territoire intérieur. Ce choix scénographique, celui d’intégrer l’odorat, le son, la matière, donne au spectacle une dimension sensorielle rare.
On ne regarde pas une pièce, on y entre.

Photo: David Mendoza Hélaine
Une route comme aveu
Le trajet vers le chalet devient alors un prétexte à tout ce qu’ils ne se sont jamais dit. Dom taquine, pique, échappe des vérités trop abruptes. Anna se défend, rationalise, s’accroche à son côté cartésien comme à une bouée.
Quand leur voiture frappe une bête, peut-être un lapin, peut-être un Bambi, ou peut-être un Jackalope, tout bascule. Bruit strident. La créature mythique, avec ses cornes et son étrangeté, devient une métaphore: dans cette forêt, rien n’est tout à fait réel, mais tout est profondément vrai.
L’auto refuse de repartir. Ils doivent se déposer et remplir l’instant. Coincés l’un avec l’autre dans cette immobilité forcée, ils cessent enfin de se fuir.
Rester pris pour mieux se retrouver
Dom découvre que Anna a recommencé à fumer en cachette au moment où il découvre le paquet qu’elle cache dans le coffre à gants. Les petites cachettes du quotidien deviennent des aveux. Et pendant qu’il part chercher du bois, Mathilde se met au violoncelle. Moment suspendu, fragile, magnifique, où les notes disent ce que les mots peinent à formuler.
La voix de Jacqueline, leur mère, incarnée en voix off avec un accent africain, flotte au-dessus d’eux. Sa voix chante. Raconte. Hante. Apaise.

Photo: David Mendoza Hélaine
Dire enfin ce qui nous consume
On apprend qu’Anna n’a jamais appelé sa mère «maman». Qu’elle s’est élevée seule. Qu’à 17 ans, elle n’avait pas d’argent, alors elle s’est trouvé une job. Qu’à 19 ans, elle n’avait pas de chum, alors elle s’est acheté un chien. Qu’elle a eu sa fille jeune pour que celle-ci ait une mère le plus longtemps possible.
C’est dit sans drame, sans plainte. Juste un constat. Et c’est précisément pour ça que ça nous traverse.
Dom, lui, avoue qu’il est perdu depuis sept ans. Que plus rien n’a beaucoup de sens depuis la mort de Jacqueline. Qu’il ne trouve plus sa place.
Ils doivent répandre les cendres. Maintenant. À cet endroit. Sans être vraiment prêts. Parce que de toute façon, on ne l’est jamais vraiment. «Je veux être là où les rochers pleurent quand les arbres chantent», dit Dom en imitant la voix de leur mère.
Et le nœud qu’on porte se délie.

Photo: David Mendoza Hélaine
Une pièce qui ne force rien, mais qui touche tout
Le spectacle Des hamsters dans le frigo n’essaie pas d’enseigner. N’essaie pas de convaincre. N’essaie pas de moraliser. La pièce partage, un moment, un tremblement, un amour fraternel un peu cabossé; une façon maladroite d’enfin pardonner.
C’est tendre, c’est drôle, c’est nuancé. Et c’est l’un de ces spectacles qui nous donnent envie à nous aussi de pardonner et de se pardonner.
Parce qu’au fond, c’est ça: il ne suffit parfois que d’une route, d’une forêt, d’un Jackalpope et d’une mère qui chante pour réaliser que tout est possible. Qu’il ne faut qu’oser…
La pièce «Des hamsters dans le frigo» en images
Par David Mendoza Hélaine
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