Littérature
Crédit photo : Michel Lafon (photo de l'auteure: https://www.facebook.com/kanicasaphan)
C’est parfois dans les enveloppes les moins séduisantes que se cachent les vérités qu’on a besoin de lire. Celles qui remuent. Celles qui nous forcent à nous regarder autrement.
Celles qu’on doit partager. Celles écrites dans un bouquin qui doit voyager d’une main à l’autre. Celles partagées dans l’œuvre de Kanica pour lequel j’ai déjà une liste d’attente d’amies le voulant.
Un livre que mes filles doivent lire, parce que même si elles n’assimilent que quelques règles, quelques leçons, leur vie amoureuse sera assurément meilleure.
Une autrice née dans le tumulte et forgée dans la survie
Kanica commence son récit en 2019, dans le bureau de son psy à Montréal, en avouant qu’elle ne se sent pas assez utile. «Aider cinq personnes par jour, c’est très peu». À cela, il lui répond que chaque personne aidée, elle, peut en aider d’autres, et rebelote. Mais elle continue de trouver la chaîne insuffisante.
Cet inconfort, cette impression de ne jamais avoir assez d’impact, la pousse à écrire un livre. À tendre la main plus loin que le cadre de sa porte.
Fille de réfugiés cambodgiens, elle a grandi à Brossard dans un foyer instable, violent, mouvant, marqué au fer rouge par la guerre. Elle a connu les déménagements compulsifs, l’insécurité, le silence traumatisant. À seize ans, elle s’enrôle dans l’armée comme on s’accroche à une structure qui pourrait, peut-être, tenir debout pour nous. Elle découvrira là toutes les versions possibles de la masculinité: les belles, les laides, les maladroites, les abîmées.
Puis, elle part en backpack parcourir une trentaine de pays, comme si la terre entière pouvait lui offrir ce que son noyau ne lui avait pas donné. Grâce à toutes ces routes, à tous ces visages, elle revient au Québec pour devenir sexologue. Et elle se met à dater. Beaucoup. Une cinquantaine d’hommes, écrira-t-elle, chacun porteur d’une leçon, d’un miroir, d’un angle mort.
Ce livre, elle l’écrit comme on écrit un carnet de guerre: brut, imparfait, en désordre.
Le fantasme de Gabriel, ou comment se raconter une histoire
Son premier grand «chapitre» amoureux est presque inconfortable pour le lecteur… Parce qu’on voit lucidement ce qu’elle refuse de voir. Au spa de son gym, elle rencontre Gabriel. Parfait. Gentil. Attentif. Un peut trop attentif, peut-être. Il lui prépare un programme d’entraînement après qu’elle l’ait recruté comme coach. Ils s’ajoutent sur Instagram, parlent de santé, de tout, de rien. Elle tombe en amour comme on tombe dans la lune. Mais Gabriel est marié.
Leçon no 1: En début de relation, s’assurer que l’autre est célibataire. La leçon est bonne. La situation, elle, est déconcertante.
Parce que la relation n’était pas une relation. Parce que tout lecteur attentif comprend qu’elle s’est inventé une chimie amoureuse. Parce que, déjà, elle confond échange pragmatique avec élan amoureux.
Ce premier chapitre donne le ton: ce livre n’est pas un guide; c’est un terrain miné. C’est une femme qui se cherche dans les yeux d’hommes qui ne la voient pas.
Les leçons, les catégories et la petite voix
Kanica propose des «leçons», quelques-unes justes, d’autres fragiles:
- Les gens ne sont pas méchants, parfois juste insouciants;
- Nous appartenons tous à l’une de ces catégories: hésiteux, maximiseux, romantiqueux.
Notre petite voix nous murmure toujours la vérité, encore faut-il l’écouter sans la nourrir de catastrophes. Par moments, elle touche juste, parfois elle se perd dans l’autojustification.
Entre la Grèce nue et les hommes absents: l’anarchie de l’antéchronologie
Le livre, écrit dans le désordre, donne parfois l’impression qu’on plonge dans un journal intime éparpillé sur le sol. On passe d’un pêcheur nu sur une île grecque à Étienne, étudiant en médecine émotionnellement absent, à des rencontres zoom manquées, à des rendez-vous annulés, à des ghostings, des attentes, des justifications…
L’épisode d’Étienne est un condensé de ce qu’on a toutes déjà vécu: un homme parfait sur papier, mais qui est émotionnellement invisible. Un homme dont les silences pèsent plus lourd que les mots. Un homme qui n’est pas là, mais qu’on attend quand même.
Elle attendra trop. Elle espèrera trop. Elle s’oubliera trop. Et nous, lecteurs, assistons à cette scène comme on regarde un feu qui prend doucement: impuissants.
David, William, Samuel, Marc-André: les blessures qui se répètent
Avec chaque homme rencontré, elle rejoue un morceau d’elle-même: l’abandon, le désir d’être choisie, l’incapacité à dire non, la quête d’admiration, le besoin de sauver.
David ne la voit pas. Elle lui envoie des cadeaux faits à la main, presque suppliants.
William est parfait, mais elle ne l’admire pas. Alors, elle le laisse partir, parce que la perfection sans admiration n’est qu’un décor vide.
Samuel, lui, arrive avec ses blessures en vrac, son passé de secte, ses enfants cachés, ses colocs drogués. Elle lui lit une lettre qu’elle a écrite pour lui, après une seule date. Trop. Beaucoup trop. Elle se jette dans la vulnérabilité comme on plonge sans savoir si c’est assez creux.
Marc-André, finalement… L’homme qu’elle accueille entièrement, malgré les red flags énormes, malgré son couraillage, malgré sa présence sur le groupe Are We Dating the Same Guy. Elle l’aime. Il la blesse. Elle reste. Puis il part.
Leçon no 2: Même en connaissant les règles, en voyant les red flags, on peut choisir de ne pas voir. Cette leçon-là, elle est monstrueusement vraie. Crue. Universelle.
Des théories, des modèles (et un peu de tout)
Elle cite Sternberg, Gottman, Marcia, Siegel. Elle mélange tout, parfois très bien, parfois moins bien. Cela donne un livre hybride: mi-thérapeutique, mi-bricolage personnel.
On sent que ces théories n’apparaissent pas toujours pour instruire le lecteur: elles apparaissent parfois pour lui donner une structure à elle. Pour tenter de donner un sens à ce qui n’en avait pas. Pour se tenir debout.
Le chapitre final: un concours pour lui trouver… un mari
C’est drôle. Presque surréaliste. Elle offre 5000 $ à celui ou à celle qui lui présentera le trentenaire avec qui elle bâtira quelque chose de vrai.
On rit un peu. On admire son guts. On reconnaît l’excès, la démesure, l’espoir derrière le geste.
Mais sous les apparences, une vérité nous regarde
Ce livre n’est pas tant un manuel qu’une confession. Une catharsis. Un long cri couché en mots pour que, peut-être enfin, quelque chose guérisse.
Et malgré le style hachuré, malgré l’antichronologie, malgré les red flags qu’elle analyse sans les éviter… Quelque chose en nous s’ouvre. Parce que nous avons toutes déjà porté l’espoir trop loin. Nous avons toutes déjà voulu être aimées par quelqu’un qui ne nous voyait pas. Nous avons toutes déjà confondu amour, admiration, vertige, manque et illusion.
Ce livre nous montre, brutalement parfois, combien l’amour peut être une jungle quand on se débat avec son passé.
Ce que ce livre m’a laissé
Un truc simple, immense: on ne peut pas aimer mieux que l’on s’aime soi-même. Kanica, malgré ses maladresses, ses spirales, ses certitudes parfois boiteuses, finit par le comprendre. 2024 aura été son année d’ancrage. Elle achète son condo, se choisit, s’écoute, se recentre. Elle réalise qu’on ne choisit pas seulement un partenaire: on choisit un environnement intérieur. Une façon d’être. Une version de soi.
Et moi, lectrice, je me suis reconnue dans ses excès, dans ses peurs, dans ses élans trop grands. J’ai pris conscience de mon style d’attachement. J’ai reconnu mes illusions. J’ai compris que, parfois, c’est dans les récits désordonnés qu’on trouve le meilleur chemin pour comprendre.
Finalement, oui, il porte très bien son titre. Pas parce qu’il nous apprend à dater, mais parce qu’il nous montre, sans détour, que la jungle est d’abord en nous.
Et que pour s’en sortir, il faut apprendre à s’aimer un peu mieux. Un peu plus vrai. Un peu plus fort que ce qu’on croyait possible.
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