LittératureThrillers et polars
Crédit photo : Tous droits réservés @ Éditions Albin Michel
Certains crieront peut-être «Sacrilège!» en me lisant, et c’est bien correct, mais pour ma part, la dernière fois que j’ai réellement eu l’envie de me ronger les ongles en plongeant dans un livre de Stephen King, signe que ma pression commence à monter d’un cran, je n’en ai même plus le souvenir. Ça en dit long. Exit l’époque de Cujo, Simetierre, Misery, Bazaar ou encore Jessie; le King n’en écrit plus des livres comme ceux-là.
Au fil des ans, son art s’est en quelque sorte affiné, et il a su trouver un équilibre où l’horreur est diluée avec une dose de surnaturel et de suspense, comme s’il cherchait à rendre ses récits plus digestes.
C’est ainsi que le nouveau King nous a offert, ces dernières années, des histoires moins effrayantes que d’autres, mais tout autant délectables. Ici me reviennent en tête les romans 22/11/63, la saga Mr Mercedes, Carnets noirs et Fin de ronde, L’outsider et même L’institut. Et deux nouvelles m’ont marqué aussi, «1922» et «Le rat».
Justement, parlant de nouvelles: Plus noir que noir présente douze histoires, dont une qui a été recyclée, puisqu’il avait fait la lecture d’un chapitre au moment de la pandémie de COVID-19. Elle s’intitule «Laurie». Personnellement, cette dernière ne m’a pas tellement happé, mais je dois avouer que la relation entre Lloyd Sunderland, nouvellement veuf après 40 ans de mariage, et sa chienne Laurie, qui lui a été confiée par sa sœur Beth, m’a particulièrement touché.
Celui qui a crié sous l’impulsion «JE NE VEUX PAS DE CHIEN!» finit par se rétracter et par adopter l’animal, car après tout, Laurie est d’une agréable compagnie. Mais où cette histoire mène-t-elle? Vers un coup de théâtre qui ne provoque pas de grandes vagues, mais qui nous éclabousse d’une petite goutte de sueur au passage. Vous me comprendrez lorsque vous la lirez!
La nouvelle qui ouvre le bal, «Deux crapules pleines de talent», est celle où Stephen King a essayé avec une obstination évidente de ménager l’effet de la twist, mais le dénouement est tellement prévisible, qu’au final l’effet de surprise est gâché. En tout cas, moi, je l’ai vue venir à cent mille à l’heure. Dans ce récit raconté à travers les yeux du fils de Laird Carmody, on fouille à travers la vie de cet homme qui est devenu un écrivain célèbre après ses 40 ans. D’un coup, la célébrité s’est présentée à sa porte, comme pour son pote Dave LaVerdiere, d’ailleurs. Et ce qui est étrange, c’est qu’ils sont tous deux revenus différents d’une expédition de chasse qu’ils ont faite ensemble. Et ce qui est encore plus étrange, c’est qu’ils n’ont jamais voulu parler de ce qui leur est arrivé durant leur séjour…
«La cinquième étape», l’une des plus courtes du recueil – elle fait seulement dix pages – est à mon sens celle qui surprend le plus par sa finale hyper imprévisible. Que pourrait-il arriver de grave à Harold Jamieson, cet ex-ingénieur en chef au service du ramassage des ordures de la Ville de New York, aujourd’hui retraité, qui profite, comme à l’accoutumée, d’une balade sereine à Central Park pour s’asseoir sur son banc fétiche et lire sa version papier du New York Times? C’est que ce jour-là, un beau matin de la mi-mai, un type prénommé Jack prend place à l’autre extrémité dudit banc et se met à jacasser à voix haute, au grand désarroi d’Harold qui souhaitait trouver un peu de calme. Je n’en dis pas plus, car s’il y a bien une finale qui en vaut la chandelle, c’est celle-là!

Photo: Stephen King portrait © Getty – Leemage
Sinon, j’ai bien aimé la nouvelle «Willie le tordu», garçon simplet et bien étrange aux yeux de tous – ils collectionnent tout de même les oiseaux et les insectes morts – qui est le seul de la famille à vouloir entretenir une relation amicale digne de son nom avec James, celui qu’on surnomme Grand-Père, qui n’est pas apprécié de tous. Or, pour Willie, son Grand-Père est le parfait confident, ils ont une belle complicité ensemble, et surtout, il ne le juge jamais. Au fil des pages, on vivra les derniers instants de James, qui est, hélas, condamné, au grand dam de Willie, qui est très peiné par cette nouvelle, autant qu’il est fasciné par ce qui attend son Grand-Père de l’autre côté. Là encore, King frappe fort avec une finale coup de poing.
S’ensuit ma préférée d’entre toutes: «Le mauvais rêve de Danny Coughlin»! À elle seule, cette nouvelle pourrait donner vie à une adaptation cinématographique qui cartonnerait au grand écran. Cette histoire m’a remis en mémoire 22/11/63 et Billy Summers, mes deux thrillers préférés du maître, parce que ce sont deux œuvres du King qui m’ont littéralement captivé, et aussi parce qu’il a su nous prouver qu’il avait le doigté pour insuffler à ses récits une dose de suspense et de policier qu’on lui connaissait moins!
À travers ce récit où les choses commencent à se corser à la suite d’un rêve traumatisant qu’a fait Danny Coughlin, on suit les aventures de cet homme sans histoire qui va bien malgré lui devenir le coupable numéro un d’un meurtre qu’il assure n’avoir jamais commis. C’est sûr qu’il n’aurait jamais dû passer un coup de fil anonyme à la police lors duquel il a avoué avoir trouvé le cadavre enfoui d’une femme près d’une station-service. Ni jeter le téléphone prépayé qu’il a acheté quelques minutes avant dans une poubelle publique. Ni d’avoir dit qu’il l’avait vue en rêve. Surtout pas. Bref, il n’en fallait pas plus pour qu’un des deux policiers chargés de l’affaire le place en ligne de mire.
Plus longue nouvelle de ce recueil avec ses 180 pages, c’est en tout cas la seule qui m’a fait passer d’une émotion à l’autre, entre étonnement, stupéfaction, effroi, rage et découragement. C’est du grand King!
Toutefois, j’ai été plus mitigé lors de ma lecture de «Finn», «Slide Inn Road», «Écran rouge», «Le spécialiste des turbulences», «Serpents à sonnette», «Les rêveurs» et «L’homme aux réponses», qui ne m’ont pas du tout fait frissonner. Et ce n’est pas en raison de leur caractère prévisible; je les ai tout simplement trouvées plus ennuyeuses et sans grand intérêt.
Comme dans tout bon recueil du King, il y a des nouvelles sensationnelles, et d’autres qui laissent perplexe. Plus noir que noir vaut la peine d’être lu, du moins pour les quelques traits d’humour signés King et les multiples clins d’œil qui ponctuent ses récits – par exemple, il nous offre une référence à la femme qui a eu le malheur de croiser Cujo il y a de cela plusieurs années, ou encore, il s’amuse à namedropper certains personnages qu’on a croisés plus tôt dans une autre nouvelle – mais voilà, gardez en tête que ce recueil n’est pas si noir que ça: vous n’allez en tout cas pas sombrer dans l’horreur absolue.
Ces années-là sont révolues.
L'avis
de la rédaction



