«La réplique oubliée de...» Un café avec Marie de Serge Bouchard – Bible urbaine

LittératureLa réplique oubliée de

«La réplique oubliée de…» Un café avec Marie de Serge Bouchard

«La réplique oubliée de…» Un café avec Marie de Serge Bouchard

Un livre qui se lit lentement, mais qui reste longtemps

Publié le 21 avril 2026 par Nancy Boulay

Crédit photo : Les Éditions du Boréal @ Tous droits réservés

Certains livres nous quittent à la dernière page. D'autres s'accrochent, nous suivent et murmurent encore quand tout semble fini. Avec cette série à saveur littéraire, nous revenons à ces œuvres qu'on appelle des «classiques», celles qu'on a peut-être lues trop vite, ou pas du tout. Les relire aujourd'hui, c'est les redécouvrir autrement; avec recul, vie, émotion. Ce ne sont pas des critiques savantes, mais des rencontres personnelles entre nous et ces romans qui traversent le temps. Et cette fois, c'est «Un café avec Marie» de Serge Bouchard qui nous a tendu la main.

Dans ce recueil de courtes nouvelles, ou plutôt de micros essais nés à la radio, l’auteur nous invite à partager certains moments précieux vécus dans sa vie. Seul ou avec Marie, devant une tasse de café ou un verre de vin, le monde semblait alors à leur portée. Ils parlaient, parfois. Ils se taisaient, souvent. Et dans ces silences, il y avait déjà tout.

Ce livre n’est pas un récit linéaire. Il est fragmenté, comme la mémoire. Il avance à petits pas, par éclats. Il demande au lecteur de ralentir, de déposer, de revenir. Et surtout, il demande qu’on accepte de ne pas tout assimiler tout de suite. De laisser les mots se déposer en nous.

Un recueil pour apaiser la mémoire

Divisé en sept parties, Un café avec Marie explore d’abord, dans «L’efface du temps», la mémoire sous toutes ses formes: celle qui reste, celle qui disparaît, celle qui invente faute de savoir.

L’auteur s’interroge sur ce qui reste de nous. Sur ce passage sur terre qui, pour la plupart, ne laissera aucune trace. Il évoque ces images figées qui survivent à une vie entière et auxquelles on imagine un avant, un après, sans jamais les connaître vraiment.

Il raconte ses ancêtres, mais surtout, il les imagine. Et c’est là toute la beauté du geste: accepter que la vérité ne soit jamais complète.

Cette réflexion mène à une question troublante: qui décide de ce qui demeure dans l’histoire? Pourquoi certains noms traversent le temps, pendant que d’autres, pourtant essentiels, s’effacent. L’exemple de Claude Provost, l’ancien chandail 14 du Canadien, éclipsé malgré ses exploits, vient heurter. Il vient rappeler que la mémoire collective est parfois arbitraire, souvent injuste.

Et puis, il y a cette obsession du mot juste. Cette quête que je comprends trop bien. Pourquoi nommer des rues au nom de figures qu’on oubliera, plutôt que d’y insuffler une part de poésie, de sens? Pourquoi le langage, qui pourrait porter le monde, devient-il si souvent une coquille vide?

Aimer deux fois, perdre deux fois

Dans «Les petits bruits dans la pièce d’à côté», le livre bascule. Il devient plus intime, plus fragile. C’est ici que se trouve la réplique oubliée de l’œuvre: «Si Ginette avait choisi la suite des choses, elle aurait choisi Marie». Tout est là.

Serge Bouchard raconte Ginette, son premier grand amour, celle qui a partagé sa vie pendant 27 ans et qui a combattu plusieurs cancers avant de mourir. Avant de partir, elle lui a demandé d’aimer encore, de continuer.

Et il y aura Marie. Comme un miracle. Comme une seconde chance qu’on ne croit pas possible. Mais la vie, parfois, insiste. Elle répète, elle frappe au même endroit. Marie, elle aussi, sera atteinte du cancer et en décèdera elle aussi.

On pense ne jamais vivre deux fois un grand amour. On pense encore moins devoir le perdre deux fois de la même manière. Ce passage est d’une violence douce. Il ne cherche pas à faire pleurer; il raconte, et c’est pire.

L’auteur parle d’amour, d’intimité, de mort. Mais surtout, il parle de ce qui reste quand tout s’effondre: la capacité d’aimer malgré tout.

Lire lentement, laisser les mots se déposer

«Je est un autre» marque un tournant. Les textes deviennent plus exigeants, plus philosophiques.

Un café avec Marie n’est pas un livre où l’on enchaîne les pages. Impossible. Chaque nouvelle agit comme un point. Un paragraphe qui s’ancre. Qui demande qu’on le laisse résonner.

Ces textes, pour la majorité écrits pour être lus à voix haute, prennent une autre dimension lorsqu’on les lit ainsi. Ils respirent différemment. Ils s’imposent autrement. Bouchard insiste sur l’importance de penser, de s’informer, de douter.

Dans un monde où l’on confond trop souvent opinion et vérité, il rappelle une chose essentielle: la nécessité de garder son cerveau allumé. Il rêve d’un monde plus intelligent, plus ouvert, plus bienveillant. Un monde où la différence ne serait pas une menace, mais une richesse.

L’anthropologue et auteur Serge Bouchard, décédé le 11 mai 2021. Photo: Pedro Ruiz @ Les Éditions du Boréal

Douter pour rester vivant

Avec «Permis de douter», l’auteur plonge dans ce qui, à mon sens, constitue le cœur du livre: le doute. Pas celui qui paralyse; celui qui élève. Celui qui pousse à se questionner, à apprendre, à chercher.

Quelqu’un qui ne doute pas est peut-être moins tourmenté. Mais à quel prix? Le doute devient ici une forme d’intelligence.

Serge Bouchard s’attaque aussi à nos automatismes sociaux. Ce «comment ça va?» qu’on lance sans attendre de vraies réponses. Ce mensonge collectif qu’on répète machinalement. Qui prend réellement le temps de dire comment il va? Cette simple question suffit parfois à fissurer quelque chose.

Liberté perdue, liberté à réinventer

Dans «Le caniche et le loup et autres fables», la réflexion prend une dimension presque politique. Le loup est libre. Le chien ne l’est plus.

Et nous, avons-nous perdu, nous aussi, cette liberté fondamentale de penser?

L’auteur n’y va pas doucement. Il parle d’une humanité qui a abîmé son propre paradis. Qui détruit sans réfléchir. Qui consomme sans s’interroger. Il évoque les peuples autochtones, qui ont su vivre en équilibre avec la terre pendant des millénaires. Et nous, en quelques siècles, nous avons tout bouleversé.

C’est inconfortable, mais c’est nécessaire.

Faire petit pour changer grand

«Les travaux et les jours» ramène le regard vers l’humain. Vers la bonté, la bienveillance. Les gestes simples.

La nouvelle «Le nid de poule et le col bleu» est particulièrement réflexive, parce qu’elle rappelle une chose essentielle: ce n’est pas dans les grands gestes que le monde change, mais dans les petits.

Si chacun faisait un peu mieux, le monde irait déjà beaucoup mieux.

Simple, mais terriblement vrai.

La liberté comme chemin intérieur

La dernière section, «La liberté est une route», referme le livre avec une forme de douceur lucide. La liberté, nous dit-il, n’est pas dans la fuite, elle est dans le savoir. Dans la capacité de penser, de se souvenir.

À un moment, il évoque les géraniums de sa mère. Et sans prévenir, je me suis retrouvée sur la galerie de ma grand-mère Laurence à sentir ses fleurs.

À un autre moment, il parle du savoir, de fuite et de peur. Il parle du temps qui passe. Du désir constant de vouloir plus, mieux. Alors qu’il suffirait peut-être de simplement penser mieux,

Un livre qui laisse des traces invisibles

L’épilogue, dédié à Marie, est d’une beauté désarmante. Il raconte la maladie, l’annonce, le départ, mais surtout, il parle d’amour. Et c’est là que le livre réussit quelque chose de rare: il ne bouleverse pas en invectivant, il transforme en silence.

Elle est là, la force de cette œuvre: elle ne raconte pas seulement une vie, elle vient toucher la nôtre.

Un café avec Marie n’est pas un livre qu’on referme en disant «j’ai aimé». C’est un livre qu’on garde en soi. Un livre qui apaise. Un livre qui rappelle que le bonheur, c’est peut-être simplement ça: un matin, une tasse de café, et quelqu’un avec qui partager le silence.

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