«La réplique oubliée de...» Prochain épisode de Hubert Aquin – Bible urbaine

LittératureLa réplique oubliée de

«La réplique oubliée de…» Prochain épisode de Hubert Aquin

«La réplique oubliée de…» Prochain épisode de Hubert Aquin

Une descente vertigineuse dans le labyrinthe d'un esprit en crise

Publié le 23 mai 2025 par Nancy Boulay

Crédit photo : Creative Commons @ Wikipedia

Certains livres nous quittent à la dernière page. D’autres s’accrochent, nous suivent, murmurent encore quand tout semble fini. Avec cette série, nous revenons à ces œuvres qu’on appelle «classiques». Celles qu’on a peut-être lues trop vite, ou pas du tout. Les relire aujourd’hui, c’est les redécouvrir autrement; avec recul, vie, émotion. Ce ne sont pas des critiques savantes, mais des rencontres personnelles entre nous et ces romans qui traversent le temps. Et cette fois, c’est «Prochain épisode» de Hubert Aquin qui nous a tendu la main.

Il y a des livres qu’on lit d’un seul souffle, et d’autres qu’on traverse à petits pas plusieurs fois, comme on franchirait un champ de mines, en retenant son souffle. Prochain épisode de Hubert Aquin fait partie de ceux-là. Pas parce qu’il est difficile d’accès ou hermétique, mais parce qu’il remue. Parce qu’il racle les coins sombres. Parce qu’il résonne encore, longtemps après la dernière page, comme une chanson triste qu’on n’arrive pas à se sortir de la tête.

C’est un roman écrit au je, mais qui semble parler pour nous, à notre place, ou peut-être même à nous. C’est flou. Et c’est voulu.

Le narrateur, 34 ans, enfermé dans un hôpital psychiatrique suisse, tente de raconter. De justifier, de se souvenir, de se convaincre. Il parle d’une mission secrète, d’une conspiration politique, du lac Léman qui brûle, de la femme qu’il aime, et d’un homme à tuer. Il détaille tout. Les rues qu’il prend, les arrêts qu’il fait, les bouteilles de vin qu’il commande (midi comme soir sans que personne ne sourcille), les gestes qu’il répète, encore et encore, comme une partition qu’il apprend par cœur.

Et au fond de chaque phrase, il y a cette tension: est-ce qu’il dit vrai ou est-ce qu’il délire? Est-ce que ce qu’il vit est réel, ou juste l’écho d’un esprit brisé?

Hubert Aquin, on le sait, a en partie écrit ce livre alors qu’il était lui-même interné à l’institut Albert-Prévost. Il était aux prises avec la police, les médecins, la justice. Tout en même temps. Et il écrivait, entre deux crises. Ça s’entend. Ça s’imprime dans chaque page. L’auteur ne cache rien de sa fragilité ni de son combat intérieur. Il tisse une toile dense où s’entrelacent le réel, l’imaginaire, la paranoïa et le désespoir.

Il l’écrit lui-même, dans une phrase qui claque comme une vérité nue: «L’imaginaire est une cicatrice». Et cette phrase-là, elle m’a transpercée. Parce qu’elle dit tout. Elle dit à quel point penser fait mal. À quel point rêver peut devenir un fardeau.

Auteur et narrateur rêvent d’un Québec libre. D’un peuple affranchi. Leur récit se place entre deux dates symboliques: le 26 juillet, qui marque le début de la révolution cubaine, et le 24 juin, fête nationale du Québec. Et dans ce laps de temps se joue tout le drame: l’attente, l’action, la fuite, la chute.

C’est un roman politique, oui, mais aussi profondément intime. Une plongée dans la psyché d’un homme qui ne sait plus où finit le rêve et où commence la réalité.

Image tirée du documentaire «Deux épisodes dans la vie d’Hubert Aquin» de Jacques Godbout

Il y a aussi, dans Prochain épisode, une critique à peine voilée des stéréotypes de l’époque: «la négritude sportive», «plus rusé qu’un chinois», des formules jetées là, comme si de rien n’était, mais qui disent beaucoup sur la société d’alors, sur les codes, les raccourcis, les clichés qu’on ne remet pas en question. Et Aquin, lui, les souligne, les expose, les tord, comme pour mieux les déconstruire.

La mort est partout dans ce livre. Pas seulement celle qui rôde, mais celle qu’on appelle, qu’on souhaite, qu’on planifie. Le suicide, en filigrane, devient presque une solution, une délivrance. Et l’auteur, on le sait maintenant, a fini par s’y abandonner. Il s’est suicidé quelques années après la parution du roman.

Et tout prend alors un autre sens. Comme si Prochain épisode était non pas une fiction, mais une confession. Un testament déguisé.

Le roman fait aussi sans cesse des allers-retours entre captivité et liberté, entre fédéralisme et indépendantisme. Le narrateur est enfermé, surveillé, mais rêve d’évasion, de libération. Il est à la fois l’otage et le bourreau, le militant et le fou. Et dans cette ambiguïté constante, on ne sait jamais sur quel pied danser. On oscille, comme lui. On doute, on croit, on espère.

Et puis, il y a Desafinadocette chanson brésilienne fascinante qui revient comme un refrain triste. Désaccordé. C’est ce que veut dire le titre. Et c’est exactement ce qu’est le narrateur. Désaccordé du monde. Désaccordé de lui-même. Une âme qui cherche sa note juste, dans une symphonie trop bruyante pour l’entendre.

Lire Prochain épisode, c’est accepter de plonger dans la tête d’un homme en chute libre. C’est accepter de ne pas tout comprendre. C’est suivre un narrateur qui scrute les détails de ses déplacements avec une précision obsessionnelle, mais qui perd le fil de ses pensées dans le même souffle. C’est accepter que le vin à midi, ce soit normal, que la folie, parfois, soit logique, et que l’imagination, loin d’être une échappatoire, soit une douleur de plus.

Hubert Aquin n’était pas seulement un écrivain. C’était un patriote. Un homme habité. Un homme brisé. Et ce roman, écrit à vif, en pleine crise, est sans doute l’un des plus puissants de la littérature québécoise. Parce qu’il ne triche pas. Parce qu’il montre ce que c’est, d’être au bord. Et qu’il nous laisse, nous aussi, un peu désaccordés.

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