«La réplique oubliée de...» J'enterre mon lapin de François Barcelo – Bible urbaine

LittératureLa réplique oubliée de

«La réplique oubliée de…» J’enterre mon lapin de François Barcelo

«La réplique oubliée de…» J’enterre mon lapin de François Barcelo

Un roman qui trébuche sur les mots pour mieux toucher juste

Publié le 15 janvier 2026 par Nancy Boulay

Crédit photo : VLB Éditeur

Il y a des livres qui arrivent sans prévenir. Qui ne prennent pas la peine de nous préparer, de nous amadouer, de nous accueillir. «J'enterre mon lapin» de François Barcelo fait partie de ceux-là. On ouvre le roman et, déjà, quelque chose cloche. Les fautes sautent aux yeux. Les phrases clopinent. Les majuscules surgissent au mauvais endroit. Les verbes se mélangent. Les mots s'écrivent comme ils sonnent. Long tant. Fer, Je m'ai mis.

Et pourtant, on continue.

Parce qu’il y a une voix. Parce qu’il y a Sylvain Beausoleil.

Aujourd’hui, écrire pour passer le temps

Chaque passage commence de la même façon: «Aujourd’hui…» Comme une tentative d’ordre dans un monde qui en manque. Sylvain commence à écrire, parce qu’il a perdu son argent pour aller boire de la bière. Parce qu’il faut bien s’occuper. Parce que l’ordinateur donné par sa sœur Maryse est là, chez lui. Parce qu’Armand, l’amoureux de Maryse, a lancé l’idée à la blague: Continue comme ça tu vas finir par fer un livre. Sylvain, lui, ne comprend pas toujours les blagues. Il essaie pour vrai.

On comprend vite que Sylvain est limité. C’est lui qui le dit: pas un vrai débile, juste un déficient. Il est muet aussi. Il entend. Il comprend. Il ne parle simplement plus. Il communique parfois sur une ardoise, parfois avec ce clavier qui lui résiste, certaines lettres étant plus difficiles à trouver que d’autres.

Écrire devient alors une façon de dire sans parler. Une manière de déposer ce qui existe, sans chercher à le rendre beau.

Lire malgré les fautes

Au début, c’est difficile. Il faut l’admettre. La lecture heurte. Elle agace même. Les fautes sont partout. Les points manquent. Les phrases s’allongent inutilement. Le cerveau cherche à corriger, à remanier, à normaliser. Puis, lentement, quelque chose bascule. On cesse de remarquer. On lit avec elles.

Elles deviennent le cœur du texte. Son rythme. Son identité.

François Barcelo réussit un tour de force: faire oublier la virtuosité derrière l’apparente maladresse. Ce langage naïf, et ici le mot n’est pas péjoratif, devient une forme d’art. S’il était une toile, ce serait de l’art naïf. Pas pour imiter l’innocence, mais parce qu’il en porte la vérité pure.

Une petite vie, vraiment petite

Sylvain travaille pour une agence de gouvernement: l’Agence de gestion des greffes. Il n’a pas de poste concret. Ils n’ont pas réellement besoin de lui, mais ils l’occupent. Deux fois par semaine, il met des lettres dans les bonnes enveloppes. Peut recevoir une greffe. Ne peut pas recevoir de greffe. Il entend tout. Plus que les autres ne le pensent. Les gens oublient qu’il entend étant donné qu’il ne parle pas.

Il vit seul. Il n’a pas d’amis. N’a jamais eu d’amoureuse. Il voit peu sa famille. Le dimanche, il va chez Maryse, où sa mère habite aussi. Il ne voyage pas. Ne rêve pas grand. Il se contente de peu. N’a pas besoin de beaucoup.

Et pourtant, le monde finit par s’infiltrer.

Le mal, à portée de bière

Un imbroglio au bureau. Une rencontre. Monsieur Beloki. De l’argent. Quelques bières. Une proposition simple: changer des noms d’enveloppe. Son esprit limité se laisse convaincre. Pas par cupidité, mais par confusion. Puis il réalise. Il refuse de continuer. Trop tard.

Monsieur Beloki vient chez lui sans amener de bière, lui laisse une photo. Un homme qui ressemble à son père. Il lui annonce une visite. Le lendemain, l’homme de la photo vient cogner. Avec de la bière. Il affirme être son père. Sylvain écrit sur sa tablette: PAPA EST MORT. L’homme confirme. Non, c’est l’oncle Jacques qui est mort.

Sa vérité commence à se fissurer.

J’enterre mon lapin

À plusieurs reprises, Sylvain écrit qu’il enterre son lapin, au lieu de j’en perds mon latin. La méprise est drôle, oui. Mais elle est surtout révélatrice. Parce que Sylvain ne perd pas sa culture; il perd ses repères. Il perd ce qu’il croyait connaître de sa vie.

Sa mère n’est pas sa mère, elle est sa tante. Maryse n’est pas sa sœur, elle est sa cousine. Son père biologique s’appelait Luc Beausoleil. Il a tué sa femme. Il a tenté de noyer son fils de trois ans. Il a échoué, l’a laissé avec des séquelles. Il a été condamné à perpétuité et il est en train de mourir d’un cancer du poumon.

Sylvain se souvient. Par fragments. Des cris. Puis le silence. Le bain. L’eau. Le noir.

C’est là que tout s’est figé.

La révélation sans pathos

Ce qui frappe, c’est la retenue. Aucun effet dramatique. Aucun débordement. Le traumatisme est raconté comme le reste, simplement. Presque platement. Et c’est précisément ce qui rend le tout unique. Parce que Sylvain ne sait pas comment être tragique. Il raconte, point.

François Barcelo ne force jamais l’émotion. Il nous laisse la place. Il nous fait confiance.

La réplique oubliée

La réplique oubliée, elle est là. Presque anodine. Au sujet de la campagne, au sujet du monde, au sujet de la vie:

«J’y ai jamais allé. Rien qu’à la télévision. Chez Maryse c’est pas la campagne. Y a rien qu’une cour en arrière. Y a le métro à coté. On l’entend quand y en a un qui passe en dessous. L’hiver j’y va en métro. L’été j’y va en marche. L’automne ça dépend.»

Tout est là. Le regard limité, mais lucide. Le monde réduit à ce qu’il est réellement pour lui. Pas de fantasme. Pas d’idéalisation. Juste ce qui existe.

Un roman qui sourit

J’enterre mon lapin est un roman léger, malgré tout. Il fait sourire. Parfois rigoler. Pas de Sylvain, mais avec lui. Parce qu’il regarde le monde sans filtre, sans stratégie, sans mensonge. Il ne cherche pas à être aimé. Il est.

Et c’est ça, peut-être, la vraie force de ce livre. Il nous rappelle qu’il existe des vies minuscules, silencieuses, invisibles. Et qu’elles méritent, elles aussi, d’être racontées. Même avec des fautes. Surtout avec des fautes.

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