LittératureLa réplique oubliée de
Crédit photo : J'ai Lu @ Tous droits réservés
Lire pour demeurer en vie
Le livre s’ouvre sur une lettre. Une lettre accompagnée d’un livre. Déjà, la littérature devient langage commun, fil invisible, refuge partagé.
Amy Harris écrit à Sara Lindqvist et joint à son envoi Une jeune fille démodée de Louisa May Alcott, qu’elle compare aux Quatre filles du docteur March. La référence n’est pas anodine: elle dit l’importance des histoires, de la transmission, de ces romans qui accompagnent les existences et les aident à tenir debout.
On comprend (et on espère) que ce roman sera traversé par d’autres livres, d’autres voix, d’autres lieux où se déposer. Et c’est exactement ce qui se produit. La bibliothèque des cœurs cabossés n’est pas seulement une histoire à lire; c’est aussi une bibliothèque à habiter.
Dans ce livre, ce ne sont pas les grandes déclarations qui marquent, mais les échanges discrets, presque banals, glissés au détour d’une scène. Des dialogues qui semblent fonctionnels, anodins et qui, pourtant, révèlent tout du rapport entre Sara et la ville qui l’accueille. Les échanges, en apparence insignifiants, condensent à eux seuls la manière dont Broken Wheel adopte, organise et décide, parfois sans demander.
Sara vit en Suède, Amy, elle, habite Broken Wheel, une petite ville américaine perdue dans l’Iowa. Elles ne se sont jamais rencontrées. Pourtant, une correspondance s’est installée, intime, sincère, faite de lectures partagées et de confidence. Lorsque Sara décide de traverser l’Atlantique pour rencontrer Amy, elle ne sait pas encore que ce voyage la mènera exactement là où elle devait aller, mais d’une façon qu’elle n’aurait jamais pu prévoir…
Une ville fantôme, un accueil vivant
Sara attend Amy sur la rue principale de Hope. Amy n’arrive pas. Elle croit à un retard. Elle appelle, personne ne répond. Hank l’accompagne jusqu’à Broken Wheel. La ville semble abandonnée. Les vitrines sont sales ou barricadées. Le cinéma est fermé. La majorité des commerces aussi. La rue principale est inerte.
Elle se rend à l’auberge où elle rencontre Grace. Et la phrase tombe, brutale: Amy est décédée. Cela ressemble à une fin. C’est en réalité le point de départ.
Sara se rend tout de même chez Amy. Il y a du monde, des gens s’y sont réunis après les funérailles de celle-ci. On lui explique qu’elle doit loger ici. Que c’est ce qu’Amy aurait voulu. On l’accueille. Comme si sa présence allait de soi. Cette dynamique se cristallise dans une courte scène entre Georges et elle, presque anodine, concernant ses déplacements en voiture.
– «Mais je peux me déplacer à pied, objecta-t-elle.
– Ils m’ont dit que je devais vous conduire.
– Ils?
– Jen et Andy. Caroline aussi.
Cette précision mettait sans doute un terme à toute discussion.»
Broken Wheel compte 637 habitants et elle ne demande pas. Elle décide. Tous les habitants semblent cabossés à leur manière et Sara, sans s’en rendre compte encore, l’apprendra tranquillement.
Sara, la solitude choisie
Sara a 28 ans. Elle travaillait dans une librairie depuis l’âge de 17 ans. Elle préfère les livres aux gens. Lire plutôt que parler. Observer plutôt que s’exposer. Quand sa librairie ferme, elle choisit de traverser l’Atlantique plutôt que de se plier tout de suite à une nouvelle routine.
Elle se sent mal d’occuper la maison d’Amy. Elle veut payer un loyer. Tout le monde refuse. Elle est nourrie par Grace, conduite par Georges, abreuvée par Andy. Cette générosité la met mal à l’aise. Elle ne veut pas être une charge. Elle veut contribuer.
Alors, elle fait ce qu’elle sait faire: elle ouvre une librairie.
Ouvrir une librairie, réparer une ville
Dans l’ancien local commercial d’Amy, Sara transporte les centaines de livres que son amie gardait dans sa chambre. Avec Georges, elle nettoie, peint, aménage. Caroline trouve les meubles. Les bibliothèques se remplissent. La librairie ouvre. Les livres y sont vendus 99 cents. Pas pour faire de l’argent, mais pour faire circuler les histoires.
Sara classe et invente des catégories qui servent les bouquins: Policiers, Littérature, Vie pratique, mais aussi SEXE VIOLENCE ET ARMES, VIE DANS LES PETITES VILLES. Elle écrit sur une affiche en plus petit Fin malheureuse pour prévenir les lecteurs. Parce que parfois, pense-t-elle, on a besoin de lire un livre triste pour laisser sortir son propre chagrin.
Elle crée une section AUCUN MOT INUTILE, pour les livres de moins de 200 pages, Hemingway en tête. Une autre POUR LE VENDREDI SOIR ET LES GRASSES MATINÉES DU DIMANCHE. Elle parle des auteurs fiables. Agatha Christie, Dick Francis. Des valeurs sûres. Puis de ceux qui la déçoivent, John Grisham, notamment, qu’on lit en sachant exactement ce qu’on va obtenir, sans jamais être surpris.

Katarina Bivald. Photo: Peter Knutson (Nordin Agency)
Et moi, comme lectrice, j’ai envie de prendre chacune de ses suggestions en note. Tout lire. Ce roman est une encyclopédie littéraire déguisée en histoire. Une déclaration d’amour aux livres.
Tom, ou l’amour qui n’ose pas
Tom est là depuis le début. Il aide. Il observe. Il se tient à distance. Sara préfère les livres aux hommes. Tom préfère garder pour lui ce qu’il ressent. Ils tournent autour l’un de l’autre.
Il y a des bières et du whisky. Des silences. Des regards. Des instants où une main frôle un bras. Rien de spectaculaire. Tout est dans l’attente.
Leur relation prend parfois des allures de Harlequin assumé. La pluie. Le refuge chez Tom. Le baiser échangé. Le refus de l’amour à distance. La peur de l’amourette de vacances. Et plus tard, le souper partagé. Certains passages sont prévisibles, presque trop. On aurait aimé que le roman ose autre chose, qu’il laisse l’amour exister sans suivre un chemin déjà tout tracé.
Mais malgré cela, on s’attache. Parce que Tom et Sara ne sont pas que des archétypes, ils portent leurs failles à bout de bras.
Lire comme on respire
L’un des plus beaux moments du livre, pour moi, se trouve dans une scène simple: Sara demande à Sophie si elle a déjà senti un livre. Elle lui fait ouvrir un ouvrage. Respirer.
Les livres n’ont pas tous la même odeur. Un livre neuf ne sent pas comme un vieux. Les livres de poche ne sentent pas comme les grands formats. L’encre, le papier, le temps. L’odeur des promesses. Des aventures pas encore vécues.
J’ai souri. J’ai senti mon propre livre. J’étais là, avec elles, le nez dans les pages.
Une communauté qui apprend à aimer
Au contact de Sara, des livres, les habitants changent. Grace devient gentille malgré elle. Caroline lit des livres qui la troublent. Georges apprend à aider sans se perdre. Josh, bouscule les certitudes. Claire, Andy, John… Chacun y trouve un miroir, un refuge, une permission.
La librairie ne sauve pas que Sara. Elle sauve Broken Wheel.
Les limites d’un conte
La fin du roman s’embourbe un peu. Mariage arrangé. Inspecteur suspicieux. Arrestations. Déclarations d’amour attendues. Le ton devient plus léger, presque caricatural. Le grandiose du livre se fissure légèrement. Mais est-ce si grave?
Les romans Harlequin fonctionnent parce qu’ils réconfortent. Parce qu’ils promettent que l’amour est possible, même tard, même cabossé. La bibliothèque des cœurs cabossés emprunte ce chemin-là, sans jamais perdre complètement sa tendresse.
Lire pour rester
Ce livre mérite d’être lu. Pas seulement pour son histoire, mais pour tout ce qu’il donne envie de lire après. Pour les titres cités. Pour les auteurs évoqués. Pour les personnages rencontrés. Pour cette idée magnifique que les livres peuvent réparer ce que la vie a lézardé.
Lire pour rester. Lire pour aimer. Lire pour vivre.
Et parfois, ça suffit.



