«La réplique oubliée de...» Les acteurs ne savent pas mourir d'Alain Vadeboncoeur – Bible urbaine

LittératureLa réplique oubliée de

«La réplique oubliée de…» Les acteurs ne savent pas mourir d’Alain Vadeboncoeur

«La réplique oubliée de…» Les acteurs ne savent pas mourir d’Alain Vadeboncoeur

Quand un urgentologue nous apprend à mieux vivre en parlant de la mort

Publié le 8 juin 2026 par Nancy Boulay

Crédit photo : Lux Éditeur

Certains livres nous quittent à la dernière page. D’autres s’accrochent, nous suivent, murmurent encore quand tout semble fini. Avec cette série, nous revenons à ces œuvres qu’on appelle «classiques». Celles qu’on a peut-être lues trop vite, ou pas du tout. Les relire aujourd’hui, c’est les redécouvrir autrement; avec recul, vie, émotion. Ce ne sont pas des critiques savantes, mais des rencontres personnelles entre nous et ces romans qui traversent le temps. Et cette fois, c’est «Les acteurs ne savent pas mourir» d'Alain Vadeboncoeur qui nous a tendu la main.

Publié en 2014, ce livre se présente comme une série de récits regroupés en sept sections.

Médecin urgentologue depuis des décennies, Alain Vadeboncoeur y partage des fragments de vie, des souvenirs familiaux, des réflexions sur la médecine, des rencontres marquantes avec des patients, et des questionnements sur cette réalité qui nous attend tous un jour: la mort.

D’une section à l’autre, il chemine de l’arrivée en Amérique de son arrière-grand-mère à ses études de médecine, d’un enfant sauvé un soir de Noël à l’accompagnement de patients en fin de vie. Ce n’est ni un essai médical ni une autobiographie au sens strict. C’est plutôt une mosaïque d’histoires qui, mises ensemble, composent une réflexion profondément humaine sur la fragilité de l’existence.

Une préface qui intrigue

Avant même d’entrer dans le livre, un détail attire l’attention: la préface est signée par Guylaine Tremblay.

D’un point de vue éditorial, le choix est habile. La présence d’une personnalité autant appréciée permet instantanément de crédibiliser l’ouvrage auprès d’un vaste public. Le nom attire l’œil sur la page couverture, suscite la curiosité et ouvre la porte à des lecteurs qui n’auraient peut-être jamais pensé acheter un livre signé par un médecin urgentologue.

Mais une question demeure: était-ce vraiment nécessaire?

Parce qu’après quelques pages seulement, Alain Vadeboncoeur démontre qu’il possède déjà tout ce qu’il faut pour retenir notre attention. En effet, sa plume est sensible, réfléchie, lucide. Ce n’est pas le genre de livre qu’on lit en diagonale. Il arrive même qu’on interrompe sa lecture pour aller consulter Usito. Le premier chapitre, intitulé Entropies, en est un bon exemple.

L’entropie représente cette tendance naturelle des choses à se désorganiser avec le temps. Une idée qui devient rapidement le fil conducteur de l’ensemble de l’œuvre.

Le privilège immense d’être vivant

Ce qui touche dès les premières pages, c’est la façon dont le docteur Vadeboncoeur nous rappelle à quel point notre simple existence relève presque du miracle.

Il raconte l’histoire de son arrière-grand-mère, présumée morte durant une traversée maritime vers l’Amérique. Un mauvais jugement, quelques minutes de plus, et son corps aurait pu être jeté à l’eau.

Puis vient le partage de ses ancêtres médecins, les rencontres improbables, les coïncidences qui ont permis sa naissance. À travers ces récits, une idée s’ancre doucement: les probabilités que chacun de nous existe sont microscopiques.

On comprend alors que le médecin ne raconte pas seulement sa propre histoire: il nous invite à réfléchir à la nôtre. Combien de hasards ont été nécessaires pour que nous soyons ici aujourd’hui?

La machine humaine

La section Entropies renferme aussi ce qui est, pour moi, la phrase dont on doit se souvenir: «Pour contenir autant d’information que les cellules d’un seul être humain, il faudrait près de 300 000 mètres cubes de silicium, représentant une masse de plus de 600 millions de kilogrammes et consommant l’équivalent de 30% de la production des barrages d’Hydro-Québec.»

Cette phrase m’a saisie net. On parle souvent du corps humain comme d’une belle machine. Pourtant, on oublie à quel point cette machine est prodigieuse! Chaque cellule contient une quantité d’information difficile à concevoir. Chaque battement de cœur, chaque respiration, chaque pensée repose sur une mécanique dont la complexité dépasse notre entendement.

À travers cette seule phrase, Alain Vadeboncoeur réussit à transmettre un truc essentiel: l’émerveillement. Devant ce que nous sommes. Devant ce que la médecine tente de comprendre. Devant tout ce qui fonctionne sans que nous y pensions.

Ceux qu’on sauve et ceux qu’on ne peut pas sauver

La section Signes vitaux contient plusieurs des passages les plus prenants du livre.

Entre autres, cette histoire d’un petit garçon incapable de respirer qu’il réussit à sauver un soir de Noël. L’enfant quitte ensuite pour Sainte-Justine. L’histoire pourrait s’arrêter là, mais quelques semaines plus tard, une lettre arrive. Les parents remercient le médecin.

Une simple lettre de quelques mots. Et pourtant, on ressent toute l’émotion de celui qui réalise que son travail a permis à une famille de conserver ce qu’elle avait de plus précieux.

À travers ces récits, on découvre une réalité qu’on oublie souvent: les urgentistes ne voient presque jamais la suite de l’histoire. Ils interviennent, ils stabilisent.  Ils sauvent parfois. Puis les patients disparaissent.

Il leur reste seulement l’espoir d’avoir fait une différence.

Les acteurs ne savent pas mourir

La section qui donne son titre au livre est sans doute la plus intrigante. L’auteur explique que, depuis toujours, il trouve les morts fictives peu crédibles.

Au cinéma comme au théâtre, les personnages meurent souvent dans de longues tirades philosophiques. Ils trouvent les mots parfaits. Ils prononcent une dernière phrase mémorable. Mais la réalité est tout autre. Quand la mort approche, le cerveau n’est pas occupé à écrire un monologue: il tente de survivre.

Cette réflexion donnera naissance à une collaboration avec son ami Alexis Martin. Ensemble, ils écriront la pièce Sacré Cœur. Les comédiens qui joueront sur scène visiteront les urgences pour la vivre. Ils observeront, écouteront, apprendront.

Parce qu’avant de jouer la mort, il faut la comprendre.

Ce chapitre pose une question fascinante: combien de nos représentations de la mort sont fausses? Et si nous avions appris à mourir à travers des fictions qui ne ressemblent en rien à la réalité?

L’impuissance des soignants

Les chapitres Colères et Empathies sont probablement les plus difficiles. On y trouve des suicides, des accidents, des victimes de violence, des parents qui perdent leurs enfants.

Certaines histoires sont presque douloureuses à lire. Pas parce qu’elles cherchent à choquer. Parce qu’elles sont vraies. Parce qu’elles nous rappellent que la vie n’est pas juste.

Le bon ne survit pas toujours. Le méchant ne meurt pas toujours. L’enfant n’est pas toujours sauvé. La médecine non plus ne gagne pas toujours. On sent parfois toute l’impuissance du personnel soignant.

Une réalité qu’on oublie souvent lorsque l’attente est longue à l’urgence.

Ces hommes et ces femmes passent leurs journées à tenter l’impossible. À prendre des décisions dont dépend parfois une vie entière. À annoncer des décès. À consoler, à continuer malgré tout.

Accompagner plutôt que guérir

L’un des points forts de ce livre, c’est qu’il démontre que la médecine ne se résume pas uniquement à sauver. Parfois, elle consiste à accompagner, à écouter et à rassurer. À aider quelqu’un à partir dignement.

Les réflexions sur l’aide médicale à mourir, sur le docteur Morgentaler et sur la liberté de choisir son destin sont particulièrement inspirantes.

Sans imposer une vérité unique, Alain Vadeboncoeur rappelle que derrière chaque débat de société se trouve toujours une personne réelle. Une personne qui souffre. Une personne qui espère. Une personne qui a peur. Et souvent, c’est cette peur qui revient dans ce livre.

La peur de mourir, mais aussi celle de voir mourir ceux qu’on aime.

Le plus difficile est toujours personnel

La dernière section, Testaments, est sans doute la plus touchante. Après avoir vécu la mort de centaines d’inconnus, le médecin partage en dernière nouvelle celle de son propre père, Pierre Vadeboncoeur, un écrivain et penseur.

Et soudain, tout change. Parce qu’il y a une réelle différence entre observer la mort et la vivre. Même lorsqu’on la côtoie hebdomadairement. Même lorsqu’on croit la connaître.

Cette dernière partie agit comme un hommage empreint de douceur et d’amour. On comprend que, malgré toute son expérience, malgré toutes ses connaissances médicales, Alain Vadeboncoeur était d’abord un fils.

Et c’est l’une des grandes forces de ce livre: il nous rappelle que derrière chaque médecin se trouve un être humain. Quelqu’un qui doute. Qui souffre, qui aime, qui pleure. Et qui, comme nous tous, doit un jour apprendre à laisser partir ceux qu’il aime.

À la fin de cette lecture, un sentiment demeure: un profond respect. Pour les médecins. Pour les soignants. Pour tous ceux et celles qui travaillent chaque jour à la frontière fragile entre la vie et la mort.

Et on ressent aussi un peu plus de gratitude envers cette existence improbable qui nous a été donnée. Parce que, si Les acteurs ne savent pas mourir parle de la mort, il parle surtout de la vie. Et il nous rappelle, humainement, qu’aucune des deux ne doit jamais être tenue pour acquise.

Nos recommandations :

Vos commentaires

Revenir au début