«Fils de personne» de Yann Martel: brillante démonstration littéraire ou roman qui oublie son lecteur? – Bible urbaine

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«Fils de personne» de Yann Martel: brillante démonstration littéraire ou roman qui oublie son lecteur?

«Fils de personne» de Yann Martel: brillante démonstration littéraire ou roman qui oublie son lecteur?

Un roman aussi brillant qu'épuisant

Publié le 29 avril 2026 par Nancy Boulay

Crédit photo : Éditions XYZ @ Tous droits réservés

Il y a des livres qui se laissent ouvrir comme on passe une porte. On entre, on avance, on se laisse guider. Et puis il y a ceux qui ressemblent davantage à un labyrinthe. «Fils de personne» de Yann Martel appartient clairement à cette seconde catégorie. On y arrive avec curiosité, parfois avec admiration, souvent avec perplexité. On sent l'intelligence partout, la culture immense, le désir de partager quelque chose de grand. Mais on cherche aussi longtemps la main qui nous accompagnera à travers ce dédale de références, de voix narratives et de réflexions savantes.

Lire ce roman, c’est accepter de ne pas toujours comprendre. C’est aussi accepter d’être parfois tenu à distance. L’œuvre impressionne, oui. Elle secoue, même, par moments.

Mais elle exige énormément de son lecteur, au point où l’on peut se demander si elle souhaite réellement être habitée ou simplement admirée de loin.

Un faux manuscrit ancien, un vrai casse-tête

Le livre s’ouvre sur une note de l’auteur. Sauf que l’auteur n’est pas Yann Martel. Il s’agit de Harlow Donne, chercheur universitaire qui s’adresse à sa fille, Hélène. D’emblée, Yann Martel installe un jeu littéraire: il n’est pas l’auteur du texte, mais le passeur d’un document ancien retrouvé.

Harlow raconte avoir découvert des papyrus liés à Psoas de Média, surnommé «fils de personne». Il explique les anciennes formes d’écriture, notamment le boustrophédon, cette manière d’écrire une ligne de gauche à droite, puis la suivante de droite à gauche, comme le bœuf qui laboure un champ.

Déjà, on comprend que le roman sera traversé par l’Histoire, la langue, les mythes fondateurs et la question de ce qu’on transmet.

Le dispositif est particulier: dans la partie supérieure des pages se trouve le récit ancien, traduit et reconstitué par Harlow Donne à partir des fragments découverts, des milliers de mots qu’il présente comme les vestiges d’une œuvre oubliée attribuée à Psoas. Dans la partie inférieure, ses notes, ses commentaires, ses pensées, ses confidences personnelles. Deux récits se côtoient, donc, sans toujours se répondre clairement.

Sur papier, l’idée est audacieuse. Le texte respire. En pratique, elle devient souvent laborieuse.

Troie, Homère, Jésus et le reste du monde

Harlow précise que son travail se situe à l’époque de la guerre de Troie, de L’Iliade et de l’Odyssée. Pour plusieurs lecteurs, cela demandera déjà un effort de mémoire ou quelques recherches. Qui était le Achille que l’on connaît de l’expression «le talon d’Achille»? Pourquoi Hélène est-elle au cœur de la guerre? Pâris l’a-t-il enlevée ou l’a-t-elle suivi librement? Où finit le mythe, où commence l’Histoire?

Yann Martel joue constamment dans cette zone grise.

Il juxtapose les récits antiques, les versions contradictoires, les bardes qui ont transformé les histoires au fil des siècles. Il compare cela à d’autres figures fondatrices comme Jésus: qu’est-ce qui a eu lieu réellement? Qu’est-ce qui a été enjolivé, inventé, répété jusqu’à devenir vérité collective?

L’idée est fascinante. Elle l’est sincèrement. Mais encore faut-il réussir à suivre. Or, le roman exige une familiarité avec la mythologie grecque, les récits fondateurs et certaines connaissances historiques que tout le monde n’a pas nécessairement. Le lecteur moins outillé risque de comprendre à moitié, et comprendre à moitié laisse souvent un goût d’inachevé.

Une plume superbe, un accès difficile

Il faut rendre à Yann Martel ce qui lui appartient: l’homme écrit avec richesse. Les phrases sont somptueuses. Le vocabulaire est précis. Certaines images frappent longtemps. Lorsqu’il décrit les girafes comme des «arbres en marche», il y a là une poésie immédiate, simple et brillante.

Plusieurs passages témoignent d’un immense talent. Mais une belle phrase ne suffit pas toujours à porter un livre.

Lorsque la structure devient confuse, lorsque les traditions entre les notes de Harlow, les fragments antiques, les pensées personnelles et les références mythologiques se brouillent, la beauté stylistique ne compense plus entièrement l’effort demandé. On relit, on revient en arrière. On cherche qui parle. On tente de comprendre le lien entre deux paragraphes.

Et parfois, au lieu d’être transporté, on travaille.

L’écrivain Yann Martel. Photo: Emma Love

Harlow Donne: homme brillant, père absent

Là où le roman prend soudainement une force plus humaine, c’est dans la vie personnelle de Harlow Donne.

Pendant qu’il est obsédé par ses parchemins et sa potentielle découverte majeure, sa vie familiale se fissure. Sa femme Gail s’éloigne. Sa fille Hélène tombe malade. Puis survient l’impensable: Hélène décède de la grippe alors que son père est à l’étranger depuis plus de neuf mois.

Et Harlow choisit d’y rester pour terminer ses recherches.

C’est un choc moral dans le roman. On peut accepter un homme absorbé par son travail. On peut comprendre la passion intellectuelle. Mais qu’il ne revienne pas à la mort de son enfant pour poursuivre un projet? Il devient difficile de lui accorder la moindre noblesse.

L’écrivain construit ici un personnage brillant intellectuellement, mais tragiquement déficient sur le plan humain. Un homme capable de fouiller le passé du monde sans voir mourir ce qu’il aime au présent.

C’est sans doute l’un des axes les plus puissants du livre: à quoi sert-il de comprendre les civilisations si l’on échoue à aimer les siens?

La plus belle idée du roman

Au milieu de ce récit dense surgit une scène marquante: un troyen raconte avoir fabriqué une table pour quatre personnes. Mais son fils est mort, sa femme est morte et sa fille est partie. À quoi sert cette table, désormais, s’il mange seul? Il l’offre avant de mourir à celui qui lui enlèvera la vie comme celui-ci a encore ses enfants.

Voilà peut-être le cœur véritable du roman: à quoi sert-il de bâtir? À quoi sert d’accumuler, de découvrir, de gagner, de posséder, si personne n’est là pour en profiter avec nous?

Cette question vaut davantage que bien des dissertations savantes.

Quand l’intelligence devient froide

À mesure que le livre avance, Harlow perd presque tout: sa fille, sa femme, sa réputation universitaire, son poste. On remet même en question la valeur de ses découvertes. A-t-il réellement trouvé quelque chose? Ou a-t-il brodé un délire savant à partir de fragments insignifiants?

Le chercheur qui croyait toucher à l’éternité se retrouve seul dans un sous-sol sombre à enseigner la base de sa langue à ceux qui en ont besoin.

Il a voulu sauver des vestiges du passé et a détruit son présent. C’est fort. C’est cruel. C’est intelligent.

Mais cela demeure aussi un roman qui semble parfois aimer davantage ses idées que ses lecteurs.

Ce qui demeure

Fils de personne est un roman ambitieux, érudit, exigeant, souvent brillant, parfois irritant. Il contient de vraies beautés littéraires et de profondes réflexions sur la mémoire, la vérité, les mythes et la valeur de ce qu’on poursuit dans une vie.

Mais il demande énormément. Trop, peut-être, pour le lecteur moyen, qui lit pour être nourri sans devoir constamment décoder.

Ce roman parlera aux amoureux des constructions intellectuelles, des textes qui interrogent l’Histoire et des œuvres qui refusent la facilité. Les autres risquent de ne pas s’y sentir invités. 

Yann Martel prouve ici qu’il possède un  grand savoir et une plume remarquable. Reste une question plus simple, plus terrestre, plus essentielle: un livre peut-il être grandiose s’il oublie de tendre la main à celui qui le lit?

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