«Les yeux de Mona» de Thomas Schlesser: un livre qui célèbre la lenteur et la transmission – Bible urbaine

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«Les yeux de Mona» de Thomas Schlesser: un livre qui célèbre la lenteur et la transmission

«Les yeux de Mona» de Thomas Schlesser: un livre qui célèbre la lenteur et la transmission

Un apprentissage de la beauté, avant le silence des yeux

Publié le 18 décembre 2025 par Nancy Boulay

Crédit photo : Tous droits réservés @ Éditions Albin Michel

Il y a des livres qu'on lit en enchaînant les mots: vite, pour savoir. Et puis, il y a ceux qu'on apprivoise comme on entrouvre une porte sur une pièce dont on pressent la lumière. «Les yeux de Mona» de Thomas Schlesser fait partie de cette seconde catégorie. C'est un roman qui refuse l'urgence et qui, au lieu de courir vers sa fin, s'installe. Il y a ce quelque chose d'un objet pensé, fabriqué, peaufiné: un format qui s'ancre entre les mains, des pages au papier de qualité, et cette odeur, divine, du livre neuf, mélange de promesse et de refuge. On sent que l'éditeur n'a pas expédié la beauté; on sent qu'on s'apprête à prendre part à un long voyage.

Et c’est exactement ce que propose Schlesser: un voyage où chaque étape demande qu’on ralentisse, qu’on relise, qu’on laisse une phrase s’imprimer en soi.

Une lecture qui exige qu’on ralentisse, qu’on relise certaines phrases, qu’on laisse les mots s’imprimer en soi, non pour avancer plus vite, mais pour goûter chaque nuance, comme on chercherait la note juste d’une épice.

Quand la noirceur tombe

Mona, jeune fille de dix ans, fait ses devoirs dans la cuisine pendant que sa mère, Camille, cuisine. Une scène ordinaire, presque rassurante. Puis, d’un coup: plus rien. Mona ne voit plus. Tout devient noir. Soixante-trois minutes de néant. L’hôpital, la nuit d’examens, la batterie de tests, l’école mise sur Pause.

Et ce basculement, la fragilité d’un corps qui trahit, qui devient le point de départ d’un pacte silencieux. Puisque la vue risque de s’éteindre, il faut remplir la mémoire de beauté.

C’est là qu’entre Henri, le grand-père. Ou plutôt Dadé, comme Mona l’appelle. Une figure qui, dès les premières pages, a ce magnétisme des êtres destinés à laisser une trace. Dadé a une routine tranquille (café et croissant au bistrot, vitrines, farfouillage de livres d’art) et une douleur qu’il contourne: la mort de son épouse, Colette, décédée sept ans plus tôt, et dont il ne parle pas. Il a aussi une cicatrice, une balafre, vestige d’un reportage en 1982.

C’est un homme qui sait ce que la vie peut arracher et qui décide pourtant de transmettre.

Le musée comme rituel, l’art comme respiration

Chaque mercredi, Dadé emmène Mona au musée. Cinquante-deux semaines. Cinquante-deux œuvres. Cinquante-deux opportunités d’apprendre à regarder avant de ne plus pouvoir. Le dispositif pourrait paraître scolaire. Il est, au contraire, profondément romanesque, parce qu’il ne s’agit pas d’aligner des connaissances; il s’agit d’installer une méthode de survie.

Le rituel est simple: regarder une œuvre en silence, puis en parler. Et ce silence, dans le roman, est presque un personnage. Il dit: prends ton temps. Il dit: tu as le droit de ne pas tout comprendre tout de suite. Dadé cite Victor Hugo et son «art d’être grand-père» comme un principe cardinal de la transmission: on plante une graine, on creuse une voie, et quelque chose éclora un jour.

À un moment, pour mieux entrer dans l’univers, une musique se met à jouer en arrière-plan, Coltrane, Gall. Rare sensation: celle de vouloir ajouter un fond sonore à sa lecture, comme si le roman appelait un autre sens à la rescousse. Comme si, déjà, il préparait à ce que les yeux perdent, et que le reste prenne le relais.

Donner, recevoir, rendre: une leçon de Botticelli

La première visite se passe au Musée du Louvre, devant Vénus et les trois Grâces offrant des présents à une jeune fille de Botticelli. Dadé y raconte trois valeurs: donner, recevoir, rendre. Et tout de suite, le roman pose ce qu’il sera: un récit où l’art n’est pas décoratif, mais initiatique.

Donner, par envie et non par obligation. Recevoir, sans se sentir coupable. Rendre, un jour, à sa manière, pas forcément aux mêmes, pas de la même façon, mais en poursuivant le cycle. Cette triade traverse le livre, comme une colonne vertébrale. Et elle résonne fort, parce qu’elle touche à quelque chose de très contemporain: la fatigue d’avoir à prouver, à performer, à mériter.

Ici, l’art vient rappeler une sagesse ancienne: il y a des gestes qui doivent rester gratuits.

La Joconde, les sourires et l’effet domino

Puis vient La Joconde de Léonard de Vinci. Dadé raconte la commande, l’homme riche, la toile jamais remise, et surtout, cette idée magnifique: le sourire de Mona Lisa est une mécanique douce, un piège bienveillant. On le regarde, et on finit par sourire soi-même. Un sourire en attire un autre. De Vinci, au fond, a offert une chance de sourire au monde.

Schlesser réussit ici un tour de force: vulgariser sans appauvrir, raconter sans assécher. Il donne envie de retourner aux œuvres, d’aller vérifier un détail, de regarder autrement.

Et il le fait avec une intelligence qui ne frime pas: l’érudition devient une main tendue.

Thomas Schlesser. Photo: Roberto Frankenbergènal

Une famille qui craque doucement

Entre les visites au musée, il y a la maison. Il y a Camille, la mère, qui porte l’inquiétude comme on porte une veste trop lourde: sans se plaindre, mais en tremblant un peu. Il y a Paul, le père, qui tient une brocante et qui s’y accroche pour que sa fille soit fière de lui.

L’affaire va mal, les clients manquent, l’alcool s’infiltre. Et c’est l’un des mérites du roman: montrer l’addiction dans ses paradoxes. Paul boit parce qu’il est triste. Paul veut boire parce qu’il est heureux. L’alcool devient ainsi une réponse automatique, un réflexe de survie qui finit par gruger ce qu’il prétend sauver.

Dans ce contexte, le «secret» des musées devient une bulle. Car Camille, elle, croit que Dadé emmène Mona chez un pédopsychiatre. Ce ne sont pas les mercredis qu’on cache, mais ce qu’on y vit, comme si la beauté devait se faire clandestine. Comme si emprunter un chemin différent était un acte de résistance.

Un roman qui ouvre l’appétit au monde

Ce qui frappe, au fil des œuvres, de Raphaël à Titien, de Michel-Ange à Rembrandt, de Vermeer à Poussin, c’est cette impression que tout est matière à penser: l’époque, les mentalités, les mythes, les dieux, la géographie, les mots rares. Quand Dadé répond «les Alpes» à la question de Mona, «France ou Italie?», il ne fait pas un effet de style: il déplace la conversation vers un territoire plus vaste, plus libre, qui déborde les frontières.

Et cette abondance n’écrase pas. Au contraire: elle donne faim. Faim d’aller goûter, de sentir le Louvre, de parcourir Orsay, de toucher Beaubourg. Faim de comprendre pourquoi une œuvre nous touche autant, pourquoi on savoure avec autant de délice chaque mot posé.

La jaquette amovible qui présente les 52 œuvres devient alors un trésor à part entière. Un détail éditorial, oui, mais aussi une preuve: ce livre veut accompagner la lecture, la prolonger, la densifier. Il ne veut pas être consommé; il veut être habité.

Voir autrement: quand l’émotion devient connaissance

Et puis, il y a Mona. Son regard. Dadé le devine: elle a quelque chose comme une «vue absolue». Elle repère des détails, des coups de pinceau, des présences minuscules. Elle apprend que l’infiniment grand peut se loger dans l’infiniment petit. Elle apprend aussi à ne pas s’excuser d’avoir peur, à ne pas demander pardon pour des sentiments qui ne cadrent pas avec ce qu’on attend d’elle.

Ce roman, malgré sa structure très cadrée, n’est pas rigide. Il est au contraire traversé par des scènes qui touchent: une alarme au Louvre, déclenchée par le doigt d’une fillette qui veut toucher une toile, une cour d’école et ses cruautés, des séances d’hypnose, un collier dont le sens transcende l’utilité, des deuils qui ne se confient pas.

Et plus on avance, plus on comprend que Dadé ne prépare peut-être pas seulement Mona à l’aveuglement: il la prépare aussi, doucement, à cette idée essentielle: qu’avec chaque fin vient un nouveau départ, que le deuil est une métamorphose.

La beauté comme antidote, le noir comme couleur

Les dernières pages ont cette mélancolie des choses précieuses qu’on referme à regret. On n’a pas envie de savoir si Mona deviendra aveugle. On n’a pas envie de quitter Dadé. On voudrait rester encore, une semaine de plus, devant une œuvre, à apprendre un mot, une histoire, un pan de lumière.

Et quand le roman ose dire que le noir est une couleur, une couleur à perte de vue, il ne s’agit pas d’une pirouette. Il s’agit d’une vérité profonde: il y a des obscurités qui contiennent encore des nuances. Il y a des pertes qui, paradoxalement, enseignent une forme de présence.

Les yeux de Mona est un roman qui fait du bien sans être mièvre, qui éduque sans donner de leçon, qui émerveille sans mentir. Un roman-encyclopédie, oui, mais surtout un roman-cœur, celui qui rappelle que regarder est un acte, et que la beauté, quand on la laisse entrer, devient une réserve intérieure. Une réserve pour les jours où l’on en aura besoin.

Et quand on referme ce livre, il reste une envolée apaisante: certains voyages ne demandent ni billet ni valise. Ils demandent seulement du temps. Et le courage de prendre ce temps.

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