«Indécente» de Natalie-Ann Roy: explorer le désir sans détour, entre désinvolture et intimité – Bible urbaine

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«Indécente» de Natalie-Ann Roy: explorer le désir sans détour, entre désinvolture et intimité

«Indécente» de Natalie-Ann Roy: explorer le désir sans détour, entre désinvolture et intimité

Et si le désir devenait enfin un territoire sans excuses ni détours?

Publié le 16 février 2026 par Nancy Boulay

Crédit photo : Québec Amérique @ Tous droits réservés

Il y a des livres qui se lisent comme on entrouvre une porte, par curiosité. D'autres qui nous happent parce qu'ils osent dire tout haut ce que plusieurs pensent tout bas. «Indécente», le recueil de nouvelles érotiques de Natalie-Ann Roy, appartient à cette deuxième catégorie. Dès le premier regard, la couverture fuchsia attire l’œil, vive, assumée, presque provocante, sans être agressante. Elle annonce déjà que les mots qu'elle renferme ne seront pas beiges. À l'intérieur, les pages oscillent entre fuchsia, saumon, aqua et blanc, ponctuées d'illustrations citronnées qui donnent au livre une signature visuelle aussi audacieuse que son propos.

Dans son préambule, l’autrice Natalie-Ann Roy affirme avoir voulu aller plus loin avec Indécente, pousser davantage l’impertinence et l’aplomb. Et c’est exactement ce qu’elle fait: elle propose un terrain de jeu littéraire où le désir se décline sous toutes ses formes, sans détour, sans excuse, mais avec une certaine volonté de normaliser la pluralité des facettes.

Un recueil fragmenté, mais habité par un fil conducteur

Indécente se compose de plusieurs nouvelles érotiques entrecoupées de pauses «sexto», servant à la fois de respiration narrative et de fil rouge. Ces interludes mettent en scène Clara et Raphaël, deux personnages engagés dans une relation ENM (éthique non monogame), qui établissent leurs règles avec une simplicité admirable.

Dans ces échanges, il y a quelque chose de profondément contemporain: le désir passe par l’écran, les mots deviennent préliminaires, et la tension sexuelle se déroule autant dans l’attente que dans l’acte. On assiste à leur évolution, du flirt léger à une forme d’attachement plus profond, sans que leurs échanges ne tombent dans la romance traditionnelle.

Le recueil s’ouvre sur Laurence, lassée des premières dates couteuses et redondantes, qui décide d’élargir ses horizons en explorant des relations avec des partenaires plus jeunes.

Ce qui touche ici, c’est l’absence de performance ou de jeu de pouvoir conventionnel: le plaisir pur devient le centre de gravité. Trois rencontres, trois expériences, une même volonté de s’affranchir des codes sociaux.

Des fantasmes multiples, sans hiérarchie morale

L’une des forces du livre réside dans sa diversité. Une femme multiplie les amants en une seule journée, chacun répondant à une facette différente de son désir. Deux femmes explorent le BDSM dans une relation de domination consentie. Un couple séparé depuis plusieurs années se retrouve et redécouvre que leur chimie corporelle a survécu au temps.

Plus loin, Eva organise un voyage à Cuba pour ses 30 ans afin de réaliser un fantasme polyamoureux collectif. D’autres nouvelles abordent des pratiques plus marginales ou taboues, comme l’intégration de l’allaitement dans la sexualité d’un couple, ou encore la sensualité associée au sang menstruel.

Natalie-Ann Roy ne cherche pas à édulcorer ou à justifier. Elle montre. Elle expose. Et elle laisse au lecteur décider de ses propres limites.

Le désir comme terrain d’exploration identitaire

Au-delà de l’aspect érotique, ce recueil parle surtout de liberté. Liberté de nommer ses envies, de sortir des scripts traditionnels, de refuser l’idée que la sexualité doit toujours être liée à l’amour ou à la reproduction.

Certaines nouvelles explorent des relations queer, polyamoureuses ou non conventionnelles. D’autres se situent davantage dans la découverte personnelle. On comprend rapidement que le livre ne cherche pas à choquer, mais vise à élargir le spectre de ce qui est considéré comme «normal».

Cela dit, tout ne résonne pas avec la même intensité. Une nouvelle impliquant une rencontre extraterrestre, par exemple, complexifie inutilement la lecture et perd en efficacité narrative.

L’intention est peut-être d’élargir encore davantage les perspectives, mais l’objectif n’est pas atteint et brise légèrement le rythme.

Natalie-Ann Roy. Photo: Louis-Charles Pitre

Quand le texto devient un espace érotique

Les segments sexto constituent probablement l’une des idées les plus intéressantes du recueil. Clara et Raphaël s’allument à distance, s’écrivent des scénarios, anticipent leurs rencontres. À l’ère des messages instantanés, ces échanges rappellent que le désir peut aussi être profondément mental.

On y voit la progression subtile d’un lien qui dépasse le simple sexe. Une affection s’installe, presque malgré eux. Pourtant, ils se refusent à nommer l’amour. Lorsque Clara rappelle son départ pour Berlin, la tension émotionnelle monte d’un cran. Leurs adieux, ponctués de non-recevoir et de déni, rappellent combien les relations modernes peuvent être intenses et éphémères à la fois.

Entre excitation et réflexion personnelle

Lire Indécente, c’est accepter d’être confronté à ses propres limites. Certaines scènes peuvent déranger, d’autres allumer, d’autres encore laisser indifférent. Et c’est probablement là que réside la réussite du livre: il ne cherche pas à plaire uniformément.

La sexualité y apparaît dans toute sa complexité, parfois tendre, parfois brute, parfois simplement ludique. On y retrouve l’idée que le sexe peut être séparé de l’amour, mais aussi qu’il peut s’y transformer. Que le désir peut être partagé avec une ou plusieurs personnes, simultanément ou successivement.

Dans un contexte culturel où la sexualité a longtemps été teintée de culpabilité, héritage d’une morale religieuse encore présente en filigrane, ce recueil propose une forme d’émancipation. Pourtant, il soulève aussi une question personnelle: «Doit-on tout montrer, tout dire, tout exposer?»

Comme en politique ou en spiritualité, on peut vouloir garder certaines choses dans notre jardin secret.

Un érotisme qui rappelle la puissance de l’imaginaire

L’un des grands mérites d’Indécente est de rappeler que le désir est aussi mental. À une époque où la pornographie visuelle domine, ces nouvelles redonnent aux mots leurs pouvoirs d’excitation. L’imagination devient un espace où tout peut exister, sans jugement ni contrainte physique.

Oui, on doit chercher certaines abréviations (ENM, CDD, D&D) pour suivre pleinement le propos. Mais ce décalage témoigne aussi de l’évolution rapide des codes et des langages liés à la sexualité contemporaine.

Une lecture qui allume, autrement

Indécente ne s’adresse pas uniquement aux amateurs d’érotisme. Il s’adresse aussi à ceux qui souhaitent réfléchir à la place du désir dans leur vie. À ceux et celles qui se demandent où se situe la frontière entre liberté et exposition, entre plaisir et émotion.

Au final, ce recueil rappelle une vérité simple: la sexualité fait partie de nous, même lorsque nous préférons la taire. Elle peut être douce, éclatée, ludique, maladroite ou déchirante. Mais elle reste vitale.

Et peut-être que la véritable indécence, ce n’est pas d’en parler ouvertement. C’est plutôt d’avoir longtemps prétendu qu’elle n’existait pas.

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