LittératureDans la peau de
Crédit photo : AlZon photographe
Cher David, bonne année! C’est un plaisir de t’accueillir à cette tribune. Peux-tu croire que notre dernière discussion remonte à mai 2019? À cette époque pas si lointaine, quand même, tu as appris que ton recueil de poésie, Poupée de rouille, était en lice pour le Prix littéraire Trillium! Quelle excellente nouvelle! Raconte-nous donc les événements phares qui ont marqué ces dernières années: on a du rattrapage à faire!
«Depuis 2019, j’ai eu le privilège de participer au recueil collectif Poèmes de la résistance (Prise de Parole), un acte de création s’inscrivant dans un mouvement de mobilisation artistique et citoyen face aux attaques du gouvernement Ford à l’encontre de la collectivité franco-ontarienne.»
«En 2023, j’ai eu le grand bonheur d’être invité d’honneur au Salon du livre de l’Outaouais (SLO), où j’ai fièrement représenté l’Ontario français. La même année, j’ai publié L’aurore martyrise l’enfant, un roman poétique qui revisite la terrible histoire d’Aurore Gagnon du point de sa belle-mère et de sa meurtrière, Marie-Anne Houde (dite la marâtre). Cette œuvre a été en nomination au Prix littéraire Trillium en 2024.»
«Enfin, j’ai aussi pris part à Lis-moi Outaouais, une initiative du SLO et des Éditions David ayant permis à des jeunes de vivre une première expérience de publication professionnelle, en les jumelant à des écrivains de renom qui les ont accompagnés dans leur démarche de création.»
Lors de notre entretien, tu disais que l’écriture, pour toi, «n’est pas seulement une grande passion, mais un exutoire, une nécessité». Dans un monde effréné où le coût de la vie force de nombreux artistes à devoir mettre les bouchées doubles pour vivre décemment, comment réussis-tu à garder la tête hors de l’eau pour poursuivre ce beau passe-temps qu’est l’écriture?
«Effectivement, comme de nombreux auteurs, je mène deux carrières de front. Je travaille à temps plein comme traducteur au sein du Réseau de traduction du ministère de la Santé de l’Ontario. Heureusement, c’est un emploi stimulant que j’adore et qui me permet d’apprendre tous les jours.»
«L’écriture est encore pour moi une nécessité. Je dois écrire pour me sentir vivant, alors il me faut être astucieux et trouver des trucs pour venir à bout de créer après ma journée de travail. Je m’assure d’avoir mes outils à portée de main. J’ai des stylos et des blocs-notes un peu partout dans la maison, et j’en ai toujours sur moi lorsque je me déplace, car je fais partie de ces auteurs qui écrivent tout à la main. Pour valider mes pensées, j’ai besoin de les voir sur le papier.»
«Ce rituel, un peu à l’ancienne, est une belle façon de ralentir la cadence de notre monde effréné.»

Le 21 janvier, ta plus récente œuvre, Tuxedo Kid, mon amour, est parue en librairie. Dans ce mini livre de moins de 150 pages, tu racontes la vie de Léo-Rhéal Bertrand dit le «Tuxedo Kid», un criminel ayant été soupçonné d’avoir assassiné sa première femme, Rose-Anna Asselin, morte noyée dans le lac Saint-François, à Saint-Zotique, à bord de la voiture de son mari. Malgré les lourds soupçons qui pesaient contre lui, il a été acquitté et il a même pu toucher les 10 000 $ de l’assurance-vie qu’il avait achetée quelques jours avant la disparition de sa femme! Dis-nous, qu’est-ce qui t’a donné l’élan d’écrire sur cette sordide histoire?
«Le Tuxedo Kid habite mon imaginaire depuis longtemps. De 1993 à 1995, j’aimais regarder l’émission Les Grands Procès. L’épisode L’Affaire Tuxedo Kid avait suscité un nouvel intérêt pour cette histoire dans le comté des Soulanges (Montérégie), étant donné que les événements s’y étaient en grande partie produits.»
«J’en avais parlé à mon grand-père maternel, qui m’a dit tout bonnement que Léo-Rhéal Bertrand avait grandi à quatre maisons de chez lui, dans le rang Sainte-Marie, à Saint-Polycarpe, où j’ai passé une grande partie de mon enfance. La famille Bertrand habitait toujours près de chez mes grands-parents et elle avait beaucoup souffert par procuration des déboires judiciaires de Léo-Rhéal.»
«Mon grand-père m’avait dit tout ce qu’il savait de cette tragédie, mais il m’avait formellement interdit de poser des questions à ce sujet aux Bertrand, ce qui a forcément piqué ma curiosité d’enfant et créé une fascination chez moi pour cette histoire.»
Pour l’écriture de ce livre, qui alterne entre écriture poétique et récit historique, tu as fait le choix de bercer tes lecteurs et lectrices avec cette voix toujours riche en images qui est la tienne. Qu’est-ce que la poésie te permet de raconter différemment d’une écriture dite conventionnelle?
«Avec la poésie, on va droit au but, à l’essentiel. C’est le lieu de l’âme, de la profondeur. Elle permet une douceur que d’autres genres ne permettent pas toujours. Dans le cas de l’histoire de Rose-Anna Asselin, il était nécessaire de procéder avec délicatesse, étant donné le violent sort qu’elle a connu.»
«La poésie permet de plonger rapidement dans son intériorité pour qu’elle puisse donner sa version des faits, car, jusqu’à ce jour, c’est toujours son meurtrier qui a eu la vedette. D’autant plus qu’en effectuant mes recherches, je me suis rendu compte que le lieu de sa sépulture demeurait incertain et qu’il n’existait pas même une photo d’elle. Selon les archives, son destin se subordonne à celui de son époux.»
«Je voulais donc mettre la lumière sur elle, lui donner une voix forte, tout en couleur. À mon avis, seule la poésie pouvait me permettre d’y arriver.»
Maintenant que ton plus récent opus se retrouve entre les mains du public, quels sont les activités et projets qui t’occuperont l’esprit au cours des prochains mois?
«J’ai récemment reçu une bourse d’écriture de la part de l’Association des auteurs de l’Ontario français pour mon projet Bégayer d’amour. Il s’agit d’un roman épistolaire d’autofiction dans lequel j’aborde la masculinité toxique, l’homophobie, et surtout, le bégaiement. L’intrigue est inspirée de mon enfance. À l’école, j’ai autrefois été victime de violence verbale et physique parce que j’étais gai et atteint d’un handicap.»
«Avec cette œuvre, je souhaite rejoindre les jeunes vivant dans la différence et contribuer à changer les mentalités en expliquant qu’on ne devient pas gai (on se découvre tout simplement), et que le bégaiement n’est pas une déficience. Je veux les toucher pour qu’ils se sentent moins seuls, et leur faire comprendre qu’il ne faut pas avoir peur d’être qui ils sont. On doit toujours être soi et essayer d’atteindre la meilleure version de soi-même.»
«J’espère pouvoir aller au bout de ce projet et ainsi montrer que le problème avec la différence, c’est qu’elle est souvent dépréciée, alors qu’elle devrait plutôt être célébrée.»
«Enfin, je serai également au Salon du livre de l’Outaouais en février 2026.»



