LittératureDans la peau de
Crédit photo : Antoine Lafon Simard
Louis-Philippe, d’abord, on te souhaite la bienvenue à cette série à saveur littéraire! Enchaînons avec une courte présentation: tu es diplômé en théâtre de l’Université d’Ottawa et, au fil des ans, et de tes envies, tu as enfilé différents chapeaux, dont celui d’auteur, réalisateur et créateur. Ce qui t’allume, ce sont les arts et la culture. D’où remonte-t-elle cette passion, t’en souviens-tu?
«Merci de me recevoir! Je crois que ma passion remonte à mon enfance dans mon petit village au Centre-du-Québec. Très tôt, j’ai été fasciné par les histoires, par leur pouvoir de transformer le quotidien en quelque chose de plus grand. Le théâtre est vite devenu mon terrain de jeu privilégié, un espace où la langue, la musique, l’imaginaire et les humains se rencontrent.»
«Quand je suis arrivé à Ottawa pour mes études, j’ai découvert la communauté franco-ontarienne et son foisonnement créatif. C’est là que j’ai compris que l’art n’était pas qu’un passe-temps, mais une façon de réfléchir au monde et d’y prendre part.»
«Depuis, j’alterne entre l’écriture, la mise en scène et la création audio, toujours avec la même envie: celle de donner une voix à des personnages qu’on entend peu (ou pas) et d’explorer les zones grises de la vérité.»
Depuis 2020, tu réalises des œuvres audios et des baladodiffusions. Tu es également responsable des communications chez Transistor Média, un studio gatinois qui se voue à la création de balados à l’échelle nationale et internationale, autant documentaires que fictionnels. Clairement, tu es à ta place! Quelles sont les grandes forces de ce médium d’après toi, et quels projets t’ont particulièrement rendu fier ces dernières années?
«Le balado est un médium intime et démocratique: une voix, des écouteurs, et déjà on entre dans un autre monde. C’est un espace qui permet l’expérimentation, mais aussi une proximité rare avec le public.»
«Chez Transistor Média, j’ai la chance de collaborer sur des projets qui m’ont permis de jouer avec ces possibilités. Je suis particulièrement fier de signer la coécriture, avec Julien Morissette, de la saison 4 de Hantées, sur Radio-Canada OHdio. C’est une série où se croisent histoires paranormales et faits historiques, et qui m’a permis de conjuguer horreur, archives et fiction. J’ai aussi beaucoup appris avec Néon Boréal, un balado-théâtre aux saveurs américaines qui a circulé en tournée et qui a montré comment la scène et l’audio pouvaient se nourrir l’un l’autre.»
«Dans tout ça, ce que j’aime, c’est la liberté du format et la possibilité de raconter autrement des récits qui nous habitent.»

En parallèle de tes activités artistiques, tu as publié, le 10 septembre aux Éditions l’Interligne, ta toute première pièce de théâtre! Intitulée Durant des années, cette création, au croisement de la dramaturgie et du balado true crime, plonge le lecteur dans le Québec rural de l’année 1999. L’histoire prend forme dans un village insulaire, au beau milieu de la rivière des Outaouais, qui a été le théâtre du meurtre pour le moins mystérieux d’un adolescent. Cette tragédie interpelle une journaliste, qui décide de revenir dans son patelin pour faire la lumière sur cet événement. D’où t’est venue l’inspiration pour cette histoire dark à souhait, et quelles influences, chères à tes yeux, ont teinté tes écrits?
«L’étincelle est venue de mon intérêt pour le true crime et pour la manière dont ces récits façonnent notre mémoire collective. Mais je ne voulais pas écrire un simple fait divers. Je cherchais plutôt à interroger notre rapport à la vérité, à l’éthique journalistique et au voyeurisme qui entoure ces enquêtes médiatisées.»
«J’ai été marqué par des œuvres comme Making a Murderer ou Twin Peaks, mais aussi par les YouTubeurs∙ses, qui jonglent entre investigation et narration. Dans l’écriture, je me suis appuyé sur des influences dramaturgiques fortes. Jean Marc Dalpé, véritable père de la dramaturgie franco-ontarienne, m’a inspiré par sa manière de manier la langue du peuple avec poésie et efficacité, en donnant voix aux silences et aux tensions identitaires. Fabien Cloutier m’inspire aussi, avec son humour noir, son franc-parler et sa façon de mettre en lumière des personnages d’ici.»
«Durant des années est née de ce croisement entre culture pop et écriture enracinée, crue et profondément humaine.»
Une question nous vient en tête: est-ce vraiment une si bonne idée que ça d’aller déterrer les pièces d’un lourd passé? D’un côté, ce meurtre a chamboulé la quiétude de cette petite communauté, qui peine à se remettre de ce traumatisme, et, de l’autre, il y a l’idée que certaines choses méritent de rester enfouies. Sans nous dévoiler le cœur de l’intrigue, peux-tu nous en dire plus pour nous mettre l’eau à la bouche?
«Parce que le passé, qu’on le veuille ou non, finit toujours par refaire surface. Dans Durant des années, la journaliste croit qu’en fouillant ce meurtre non résolu, elle apportera des réponses. Mais en réalité, elle ouvre des blessures que le village n’a jamais refermées.»
«La pièce pose la question: certaines vérités valent-elles la peine d’être déterrées? Je ne cherche pas à donner une réponse définitive, mais à confronter le public à cette tension. Le mystère du meurtre est un point de départ, mais le cœur du récit, c’est la communauté qui vacille, les amitiés et les loyautés qui se fissurent. Ce n’est pas tant un whodunit qu’une descente dans les conséquences de la quête de vérité et de gloire.»
«Je voulais que le lecteur, comme le spectateur, se retrouve happé dans ce labyrinthe où tout le monde cache quelque chose.»
On est curieux: as-tu déjà commencé à esquisser les contours de ton prochain projet artistique? Bon, même si c’est toujours un peu flou dans ta tête, ça ne t’empêche pas d’improviser une réponse, n’est-ce pas? Allez, on ne le dira à personne!
«En ce moment, j’ai surtout plusieurs ébauches qui mijotent. J’ai envie d’explorer l’univers de la téléréalité et ses codes, avec cette idée de condenser une saison complète dans une forme scénique. La phrase «don’t hate the player, hate the game» continue de me trotter dans la tête. Mais je ne ferme pas la porte non plus à un autre territoire, celui de, peut-être, m’aventurer vers une forme romanesque, ou encore ailleurs.»
«Rien n’est fixé pour l’instant, et c’est ce qui me plaît. Je me laisse le temps de chercher, de douter, et de voir quelle direction finira par s’imposer.»



