LittératureDans la peau de
Crédit photo : Étienne Boisvert
Anne-Marie, c’est la première fois qu’on a la chance d’échanger! On te souhaite la bienvenue. Tu es autrice, directrice littéraire à la revue Le Sabord et docteure en Lettres de l’Université du Québec à Trois-Rivières, en plus d’être chargée de cours en création littéraire et membre de plusieurs laboratoires de recherche sur la littérature contemporaine. D’abord, arrives-tu à dormir huit heures par nuit, et, blague à part, dis-nous donc comment cette passion pour les Lettres a forgé la femme que tu es devenue aujourd’hui.
«J’y arrive tout à fait, et une chance ! Car c’est souvent au réveil que surgit l’envie d’écrire. Le matin, alors que mon esprit verse encore dans le sommeil, les images flottent et s’étendent, malléables. Je dois alors les saisir et les travailler, tandis qu’elles se présentent à moi.»
«La littérature est pour moi un espace de liberté: je peux y observer tout ce que je veux – de la communautarisation des abeilles à l’histoire de la pratique sage-femme au Québec au tournant de sa légalisation – sans que ces sujets un peu nichés ne soient étranges. Je peux aussi y expérimenter tout ce que je veux: tout ce qui dans le réel apparaît impossible, toutes ces vies qui ne sont autrement cumulables en une seule. Il s’agit d’un espace de développement et d’exploration de la pensée, de la liberté et de l’imaginaire qui permettent de ne pas se résigner et de résister aux systèmes rigides qui nous encadrent.»
Ta carrière d’autrice a débuté en 2009 avec la parution de Contre-temps, un court livre qui a fait craquer Les libraires, qui l’ont encensé avec beaucoup de poésie d’ailleurs: «Petit bijou comme il y en a trop peu […], une pause dans une vie trop occupée, un souffle dans un monde de soupirs». C’est seulement en 2023 que tu as publié Les fleurs sauvages n’ont de sauvage que le nom, finaliste au Prix littéraire France-Québec. Parle-nous des thèmes qui ont teinté ton écriture à travers ces deux ouvrages, et dis-nous ce qui t’a convaincue de reprendre la plume, quatorze ans après la publication de ton premier livre.
«Je ne l’ai jamais déposée. Seulement, ces quatorze années ont été faites d’expériences diverses, de voyages, d’écrits intimes, d’ateliers d’écriture, d’explorations et d’essais-erreurs qui ne cadraient pas forcément avec le système du marché du livre (ceci dit, certains projets y cadraient aussi, et ont essuyé des refus!). Tout un monde littéraire existe en dehors de l’édition classique de livres.»
«Concernant les thèmes, je m’aperçois qu’une attirance pour les individus marginaux se dessine. Une certaine forme de folie, de détachement de la société, et aussi une proximité vive et viscérale avec le monde végétal. La cohabitation avec la forêt, l’importance des saisons dans la trame narrative et psychologique des personnages sont des éléments fondamentaux à mon imaginaire.»
«Je constate également que mon écriture se centre sur les personnages, qui sont très limpides et incarnés dans mon esprit, plutôt que sur des intrigues complexes ou ficelées. Ce qui me plaît, c’est un esprit par lequel je peux éprouver une version différente du monde, des rapports sociaux, de l’humain·e.»

Il y a peu, les Éditions XYZ ont publié en librairie ta dernière œuvre de fiction, Il ne faut pas de si petites mains pour agripper la lumière, un récit lumineux porté par une écriture douce et poétique «qui touche au plus intime de l’expérience humaine». On y suit Beth, une jeune pensionnaire, qui assiste Hélène, sa grand-mère, lors de l’accouchement d’une camarade. Cette expérience fondatrice bouleversera positivement la jeune femme, qui n’aura qu’une seule envie : la revivre, encore et encore. Or, dans la seconde moitié du XXe siècle, le métier de sage-femme est considéré comme une pratique illégale, et ce, malgré le bon vouloir de ces femmes «qui s’accompagnent, se transmettent et se soutiennent à travers le moment le plus intime et vulnérable de leur vie». Comment t’est venue l’esquisse de cette histoire? Raconte-nous ça!
«Le point de départ du projet est, tout bêtement, mon propre suivi de grossesse, effectué en maison de naissance. Très tôt dans le processus, je me suis aperçue que la profession de sage-femme était largement méconnue, à la fois de mon entourage, mais même du réseau de la santé (par exemple, ma pharmacienne ignorait que ma sage-femme pouvait me prescrire de la médication; la technicienne en échographie est restée interdite quand je lui ai demandé de transférer les imageries à ma sage-femme uniquement). Par curiosité, je me suis mise à chercher de l’information en ligne, et j’ai constaté qu’il existait très peu de vulgarisation sur le sujet (le gouvernement ne fait aucun effort de visibilisation de ces services qu’il offre pourtant gratuitement aux détentrices de la RAMQ) et quasi aucune représentation de la profession dans la culture québécoise.»
«Autre élément important: il m’est apparu très vite que la profession en était une héroïque. Pas au sens de superhéros, mais au sens de personnes qui vont au bout d’elles-mêmes pour suivre leur mission, l’accompagnement des femmes. Au suivi jour trois postnatal, ma sage-femme s’est présentée à mon domicile (au cœur de la forêt mauricienne) à 10 h AM, elle arrivait d’un accouchement qui lui avait pris la nuit au village voisin, une tempête de neige monumentale sévissait depuis la veille, et elle a raconté en riant qu’elle avait fait une sortie de route au début de la nuit pour se rendre au domicile de la mère en travail. Les remorqueurs avaient voulu l’amener à un garage pour faire vérifier sa voiture, et elle avait refusé: le bébé allait naître d’un instant à l’autre, elle devait rejoindre sa collègue!»
«Il a rapidement été clair pour moi que cet univers me stimulait créativement, et que je souhaitais y plonger. J’ai lu plusieurs ouvrages théoriques sur la question, où les récits d’expérience de centaines de femmes étaient recensés. Devant cette multitude de voix – et devant ce besoin de raconter sa propre expérience –, le projet a pris forme.»
Et pourquoi le thème de la sororité devait-il, à tes yeux, occuper une place aussi cruciale dans cette œuvre?
«Pour tout.»
«La pratique sage-femme, comme un livre, prend d’abord forme par une vision du monde, une philosophie. Remettre la femme au cœur de la naissance en l’impliquant activement dans toutes les étapes de la grossesse, de l’accouchement et des décisions postnatales; lui rappeler qu’elle est la souveraine de son corps, de sa vie, de son histoire. Surtout, ne pas considérer la grossesse ni l’accouchement comme des pathologies, mais bien comme un processus normal (sauf avis contraire), qu’il suffit d’accompagner. La philosophie même en est une d’empouvoirement et de sororité: accompagner la femme dans sa grossesse, dans ses choix, dans son processus.»
«De facto, ce processus doit se faire à plusieurs. Il naît de relations de confiance et de soutien: surtout, il naît d’une écoute aiguisée, attentive. D’un respect vif. D’un savoir-être, fondé sur l’attention portée à l’autre.»
Quelles émotions espères-tu provoquer chez tes lecteurs et lectrices, un coup la dernière page tournée?
«Pas tellement une émotion qu’un réflexe: la conversation. J’espère provoquer la conversation, pas forcément autour du livre, mais autour de la vie. Susciter cet intérêt, attention pour le récit de l’autre.»
«En fait, Hélène n’est pas biologiquement sa grand-mère (c’était la meilleure amie de sa grand-mère, décédée assez tôt).»



