«Précieux sang» de Marie-Hélène Voyer: écrire avec le corps des autres – Bible urbaine

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«Précieux sang» de Marie-Hélène Voyer: écrire avec le corps des autres

«Précieux sang» de Marie-Hélène Voyer: écrire avec le corps des autres

Un livre qui donne une voix aux corps qu'on a trop longtemps muselés

Publié le 6 janvier 2026 par Nancy Boulay

Crédit photo : La Peuplade

Il y a des livres qu'on ne lit pas assis bien droit, le dos aligné, l'esprit prêt à analyser. Il y a des livres qui nous forcent à plier un peu, à rentrer le menton, à sentir le poids des phrases sur nos épaules. «Précieux sang» fait partie de ceux-là. C'est un recueil qui n'ouvre pas seulement une mémoire ouvrière: il l'incarne. Il fait passer par la bouche, par les mains, par les poumons, par la fatigue. Par le sang.

Marie-Hélène Voyer écrit comme on transmet quelque chose de vital. Sans ardeur inutile. Sans complaisance. Sans chercher à attendrir.

Elle regarde droit. Et ce regard-là, justement, elle nous apprend à le former.

Regarder à travers la dentelle

L’ouvrage s’ouvre sur deux courts poèmes. Deux inspirations avant l’effort. Puis arrive Tendre la langue. Et déjà, quelque chose se place: l’enfance, le regard, les échanges entre soi et le monde. L’autrice raconte comment, petite, elle regardait le monde à travers les rideaux de dentelle. Filtrer la réalité. L’adoucir peut-être. Ou la rendre plus supportable.

Ce geste minuscule, regarder sans être vue, voir autrement, devient fondamental.

Précieux sang ne sera jamais un livre frontal au sens de brutal. Il observe de biais. Il regarde ce que l’histoire a laissé hors champ. Les femmes qu’on n’a pas vues, parce qu’elles travaillaient trop, parlaient peu, criaient rarement.

C’est nous: les filles ordinaires

C’est nous. Ces mots-là, à eux seuls, font déjà œuvre politique. Pas elles. Pas ces femmes-là. Nous. Les femmes d’usine, les invisibles, celles qui n’ont jamais fait de bruit. Les filles ordinaires.

Elle écrit celles qu’on n’a pas photographiées, celles qui n’ont pas laissé de lettres, celles dont les corps ont été utilisés jusqu’à l’épuisement. Elle leur redonne une voix sans les transformer. Sans les sanctifier. Elles ne sont pas héroïques: elles sont nécessaires.

Et c’est précisément ce qui trouble.

Au début de chaque chapitre, la poésie d’un autre auteur ouvre la voie. Comme un passage de flambeau. Comme si les mots se reconnaissaient entre eux, à travers les époques.

Undark ou la lumière qui tue

Dans Undark la poésie devient presque documentaire. On y lit la fascination meurtrière du progrès. Des jeunes femmes séduites par la lumière du radium, par la promesse de modernité, par le prestige d’un travail «propre».

Elles s’empoisonnent lentement. Nécrose maxillaire. Phosphore. Corps qui se désagrègent pendant que l’industrie avance. Les noms apparaissent. Allumettières. Ouvrières. Morts réelles.

Ce n’est pas une dénonciation spectaculaire. C’est pire: c’est calme. Factuel. Et cette sobriété rend la violence plus insupportable encore.

Clémence et les femmes explosives

Clémence, des fulminantes amorces, Chant II, Hardiesse et minutie. Ici, on est en temps de guerre. Les hommes sont au front. Les femmes doivent assurer. Produire. Dosage après dosage. Geste après geste.

Elles fabriquent la mort pour survivre. Elles veulent vivre, mais leurs mains préparent ce qui tue. Une femme se mélange dans ses dosages. Elle explose. Remplacement.

Voyer pose aussi la question du don de soi. De ces femmes qui donnent trop. Qui ne savent pas s’arrêter. Qui oublient que l’usine surveille tout, sauf leur santé.

L’amiante dans les poumons

Florence des airs viciés, Chant III, Vaillance et dévouement. Le travail avec l’amiante. Travailler fort. Tomber malade. Être obligée quand même.

Les vers frappent à l’instar d’une radiographie:

aux rayons X

ils ont trouvé des jours

dans mes poumons

 

des trous dans un nid défait

L’autrice et poétesse Marie-Hélène Voyer. Photo: Marie-Eve Campbell (Atelier Camion)

Le corps devient paysage détruit. Le mal couve. Les médecins parlent comme des oiseaux de malheur. À la fin du chapitre, les noms des mortes et des morts s’alignent. Liste sobre. Liste irrévocable.

Ce n’est pas de la poésie de l’émotion facile. C’est une poésie de constat. Et le constat fait mal.

Abattoir, bête et Anne Hébert

Marie des immaculés sang, Chant IV, force et tempérance. Ici, le sang n’est plus métaphorique. On parle des bêtes mortes. D’abattoirs, autrefois appelés écorcheries.

Marie-Hélène Voyer convoque Anne Hébert et, pour nous, Québécois∙ses, cette présence résonne. Il y a une filiation. Une manière de regarder la mort sans détour, sans sentimentalité.

Le travail à l’abattoir devient une autre forme d’atteinte au corps. Voir mourir. Toucher la chair. S’y habituer.

Germaine et la colère cousue serrée

Germaine des guenilles, Chant V, Colère et vengeance. La manufacture. La couture. La colle des boutonnières. Les corps des femmes désirés, convoités, surveillés.

L’autrice n’idéalise rien. Certaines femmes utilisent leur charme pour monter. D’aucunes deviennent rudes. Pestes. L’usine se désagrège comme les solidarités. Le destin frappe. Certaines meurent, d’autres survivent en se durcissant.

Ce chapitre parle aussi de pouvoir. De la rareté de celui qu’on laisse aux femmes. Et des stratégies, parfois cruelles, qu’elles élaborent pour en saisir des miettes.

Voir avec des yeux de chair

Le dernier chapitre, Voir avec des yeux de chair, déplace le livre ailleurs. Vers l’intime. Vers l’enfance de l’autrice. Des mots de Marie-Claire Blais ouvrent la section, lourde, presque douloureuse.

La narratrice raconte un été passé à photographier tout ce qui attirait son regard. Puis, la déception: il n’y avait pas de pellicule dans l’appareil. Les images ne seront jamais développées. Pourtant, elles existent encore en elle.

La ferme. Le quotidien rural. La passion pour la photo. Les images manquées. Les images rêvées. La grand-mère qui aurait pu travailler à la manufacture, sauvée par un mariage. La grand-tante Stella, abimée par l’usine. Les femmes de la campagne, elles aussi, usées. Prises dans une autre forme de labeur. Différente, mais tout aussi exigeante.

Ce qui reste dans le corps

Précieux sang est un livre qui refuse le spectaculaire; il préfère la persistance, la lenteur, la trace. Il parle de corps qui fatiguent, qui tombent malades, qui rêvent de repos, qui cèdent, parfois.

Voyer écrit une poésie de la responsabilité. Elle nomme, elle se souvient, elle regarde. Et elle nous oblige à faire pareil.

Ce n’est pas un livre confortable. Ce n’est pas un livre qu’on referme en se disant «c’était beau». C’est un livre qu’on referme en se demandant: qu’est-ce qu’on continue d’accepter? Qui continue de payer, aujourd’hui, avec son corps?

Et surtout, qui regarde encore à travers la dentelle, sans oser tirer le rideau?

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