«Pour un paquet de Player's» de Daniel Grenier aux Éditions XYZ – Bible urbaine

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«Pour un paquet de Player’s» de Daniel Grenier aux Éditions XYZ

«Pour un paquet de Player’s» de Daniel Grenier aux Éditions XYZ

Et si le bonheur n'était qu'un décor?

Publié le 24 novembre 2025 par Nancy Boulay

Crédit photo : Éditions XYZ @ Tous droits réservés

Il y a des livres qu'on n'ouvre pas vraiment: qu'on effleure juste assez. Des livres qui nous demandent d'arriver lentement, comme on entre chez quelqu'un qui dort encore, en faisant attention à chaque pas pour que rien ne craque. «Pour un paquet de Player's» de Daniel Grenier est de ceux-là. C'est un roman qui se déplie comme on déplie un souvenir: sans bruit, avec une douceur presque inquiète, et l'impression étrange qu'il nous attendait, nous, précisément.

Dès les premières pages, j’ai eu cette impression, rare, qu’on emmêlait mes doigts. Pas pour me guider, mais pour m’inviter à ralentir, à regarder autrement. Comme si les mots, choisis avec la précision d’un horloger, voulaient m’apaiser avant de m’amener là où je ne savais pas encore que j’irais.

Parce que ce livre-là ne brusque rien. Il déplace, doucement.

Stepford, un décor qui dit déjà tout

L’intrigue se déroule dans la communauté de Stepford, ville fictive des Cantons-de-l’Est. Et ce n’est pas innocent. Dans l’imaginaire collectif, «Stepford» est devenu une expression idiomatique pour décrire un lieu caractérisé par un conformisme excessif, un endroit où tout est trop parfait, trop lisse pour être vrai. Comme si quelqu’un avait posé une couche de vernis partout, sur tout; les maisons, les sourires, les silences, en espérant qu’on ne verrait jamais ce qui se cache dessous.

On comprend vite que l’auteur sait exactement ce qu’il fait.

On y suit Greg, le narrateur, et Murielle, son amoureuse, enceinte de leur premier enfant. Ils ont acheté une petite maison avec une cour bordée d’arbres où il fera bon vivre, dans cette ville où la rue principale sent la tranquillité. Une maison comme on en imagine dans une vie qui commence, une vie où tout semble possible.

Ils emménagent doucement. Saluent leurs nouveaux voisins qui, généreux comme dans les histoires de contes, leur offrent un peu de tout: du sucre, des bras, de l’aide, des sourires aux dents parfaites. Et Greg réalise qu’il n’a jamais vécu rien de tel. Que cette communauté qui l’accueille comme si elle l’attendait depuis toujours a quelque chose d’étrangement… parfait.

On ne se méfie pas encore. Pas tout de suite. Pas quand la lumière est si belle.

Un rythme lent, une douceur enveloppante

Grenier à cette manière de raconter qui donne envie de s’allonger dans la phrase. Le rythme est lent, feutré, presque chuchoté. Et ça fonctionne tellement bien.

Greg, amoureux de Murielle comme au premier jour, nous raconte son bonheur simple. Leurs journées qui se ressemblent, mais qui ne s’usent pas. Leur bonheur de n’avoir jamais depuis passé un jour sans la voir. Et c’est beau. Ça fait du bien. Ça donne envie d’y croire.

Il rencontre Claude, un résident du coin, dans le stationnement du Home Depot. Et quelque chose se dépose en lui: l’impression d’enfin faire partie d’un tout. Ce qu’il n’a jamais senti ailleurs, jamais senti avant. Cette communauté commence vraiment à devenir la sienne. Ou du moins, le croit-il.

Murielle, elle, reste un peu sur ses gardes. Elle analyse. Parfois, elle questionne indûment Greg. Surtout quand certains propos de ses voisins lui semblent chargés de sous-entendus. Lui, il les balaie en se faisant rassurant. Parce qu’il a envie d’y croire à cette perfection toute neuve.

Les chapitres sont courts, succincts, comme des petites respirations. On avance sans s’en rendre compte. Et pourtant, chaque mot compte.

La naissance d’Olivier, et les premières failles

Olivier vient au monde. Tout se passe bien. On organise une fête réunissant les gens de leur «ancienne vie» et ceux de Stepford. On se dit qu’on a entre les mains un beau roman sur les débuts d’une famille, sur la douceur d’une existence paisible.

Mais Claude revient. Encore. Avec un discours étrange qui fissure l’atmosphère si soigneusement posée.

Partie deux: le secret

Claude pose LA question. Celle qui n’a aucun sens, qui n’a rien à faire là: «Comment s’appelait ta première?» Greg ne comprend pas.

Muriel est sa première. Sa seule.

Et c’est là que tout bascule. Claude lui révèle que tous les hommes de Stepford ont eu une vie avant. Une autre femme. Un autre homme. D’autres enfants. Une histoire qu’ils ont quittée pour recommencer ici sans laisser aucune trace, aucun mot, aucun adieu. Ils portent tous un nouveau nom.

Tous, sauf Greg… Greg, le seul qui n’a pas fui. Le seul qui n’a pas menti. Le seul qui n’a pas recommencé. Et c’est à partir de là que le roman devient autre chose. La douceur demeure, mais elle tremble. Comme un lainage sur lequel la lumière change soudain. 

Il apprend que Pierre, l’un des résidents de la ville a, le 7 juillet 1995, quitté son ancienne vie en prétextant sortir acheter… un paquet de Player’s. D’où le titre.

Et tout le roman prend alors une autre teinte.

L’auteur Daniel Grenier. Photo: Alma Kismic

Glissement vers la paranoïa, ou vers la vérité?

Il va avec Claude marcher à un endroit que certains appellent le mont à Turmel. Celui-ci lui confie que c’est la première fois qu’il se trompe sur quelqu’un. La première fois qu’il fait entrer dans la communauté un homme sans passé secret. Que les autres hommes commencent à lui en vouloir…

À partir de là, tout devient plus lourd. Plus inquiétant.

Greg reçoit des messages anonymes qui lui disent qu’il est surveillé et qu’il ne doit dévoiler à personne le secret de la ville. Olivier tombe malade… Greg hésite à l’emmener consulter, de peur que Stepford s’en prenne à lui.

Est-ce qu’on doit croire Greg? Ou croire la ville? Ou accepter que tout se mélange? L’auteur nous laisse dans cette ambiguïté brillante: on ne sait jamais si Greg sombre ou si Stepford étouffe véritablement.

Ils perdent leur maison. Sont expulsés. Louent un appartement à Québec. Murielle s’éloigne, se fragilise, peut-être en post-partum. Greg perd pied. Il se demande s’il n’a pas, lui aussi, un passé enfoui. Une femme oubliée. Une histoire qu’il aurait fuie.

Une phrase à la fois, on tombe avec lui.

Partie trois: la fissure devient la faille

Greg sort. Il revient et laisse sur la table, avec un mot, un paquet de Benson and Hedges pour Murielle qui ne fume plus depuis plusieurs années. Puis, il fait sa valise et part.

Il retourne sillonner les rues de son enfance. Parcourir les souvenirs de sa sœur disparue. Avec cette image floue d’une première amoureuse qu’il cherche comme on cherche une porte de sortie.

Il l’espionne. La suit. La juge. Se juge.

Et puis… Les dernières lignes.

Je ne peux pas raconter. Pas parce qu’il y aurait un punch à préserver, mais parce que, même après l’avoir lu plusieurs fois, je ne sais toujours pas. Grenier nous dépose dans une incertitude volontaire. Comme s’il refusait de nous donner la fin pour nous laisser la choisir. Pour nous laisser l’imaginer. L’inventer.

Pour nous laisser, nous aussi, nous fissurer un peu.

C’est un roman qui ne se ferme pas vraiment. Il continue de tourner en nous, doucement, par flash, changeant de direction selon l’heure du jour ou de la nuit. Un roman à relire, à partager, à offrir. Un roman qui nous accompagne longtemps après qu’on l’ait terminé.

Parce qu’au fond, il parle de ça, de cette fragilité qui nous tient debout. De la mince frontière entre la réalité et ce que l’on croit être la réalité. De ce besoin presque animal qu’on a, parfois, de fuir, et de revenir.

J’ai été charmée. Touchée. Habitée.

Et j’ai déposé ce livre comme on referme une porte derrière soi en sachant très bien qu’on reviendra. Peut-être demain. Peut-être dans un an. Mais qu’on reviendra.

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