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Crédit photo : Stéphane Bourgeois
Qui a tué Wellington?
Christopher Boone, «quinze ans, trois mois et deux jours», mène une enquête sur la mort de Wellington, le chien de Mme Shears. Amateur de listes et de mathématiques (il connaît les nombres premiers jusqu’à 7 507!), il ne supporte pas le contact physique, préfère le rouge au jaune, et se désorganise dans les foules.
Malgré l’interdiction de son père d’investiguer, Christopher poursuit sa démarche, sort de son quartier et affronte le métro londonien. L’enquête dévoile des informations contradictoires sur sa mère et éclaire le rôle de M. Shears, tout en mettant à l’épreuve l’équilibre routinier que Christopher s’est construit.

Photo: Stéphane Bourgeois
Le récit suit pas à pas ses méthodes, ses limites sensorielles et ses objectifs scolaires, jusqu’aux conséquences familiales et personnelles de sa quête de vérité.
Ce que la pièce observe vraiment
D’emblée, l’enquête autour du chien de Mme Shears n’est qu’un élément déclencheur: la pièce nous propose surtout de regarder le monde à travers le prisme neurodivergent pour nous montrer la façon dont des besoins sensoriels et communicationnels spécifiques reconfigurent l’entourage.
Comme personne autiste, j’ai vu, au cours des dernières années, une quantité d’œuvres qui tentent tant bien que mal de rendre ce vécu avec le plus de réalisme possible; or, très peu, à mon sens, y parviennent réellement.
Et celle-ci n’en fait pas partie.
Ce qui fonctionne sur le plateau
Pour autant, je reconnais l’intention de la metteuse en scène Marie-Josée Bastien (Yahndawa’: ce que nous sommes), celle d’ouvrir un regard sur la neurodivergence et la famille. L’équipe, pour les besoins de ce spectacle, a consulté des personnes autistes; la distribution compte notamment Élie St-Cyr (Place du parlement), qui a révélé, dans le matériel présenté en salle, être lui-même autiste.
Je ne conteste pas ces démarches; ma critique porte ailleurs, notamment sur l’architecture du texte (signé par Simon Stephens) et l’effet cumulatif de la représentation. Surtout, la présence d’une personne autiste dans la distribution ne revient pas à confier le rôle d’un personnage autiste à une personne autiste. Ici, Christopher est interprété par Marianne Marceau (Christine, la reine-garçon), une comédienne de talent, mais qui n’est pas autiste.

Photo: Stéphane Bourgeois
Cela dit, la seconde partie du spectacle offre de vraies trouvailles scéniques: lorsque les interprètes prennent en charge l’espace — déplacements, accessoires, réglages à vue —, la scénographie d’Élène Pearson gagne en lisibilité et en précision; l’ensemble est plus efficace!
La durée et l’effet en salle
Le spectacle dure 2 heures et 40 minutes, je suis donc sorti du Théâtre du Trident vers 22 h 40. L’annonce de la durée, quelques heures plus tôt, a suscité une réaction de surprise dans la salle et, à l’entracte, une fatigue sensible s’installait déjà.
Il est plausible que cette fatigue ait coloré la disponibilité du public — d’autant que la seconde moitié concentre plusieurs scènes parmi les plus poignantes. Dès lors, ce décalage entre effort demandé et récompense dramaturgique a largement influé sur la réception de la part des spectateurs, à mon sens.
Le nœud: spectacularisation, infantilisation, exceptionnalisme
Or, au-delà des intentions, le texte reconduit trois biais fréquemment observés dans la représentation de l’autisme: la spectacularisation, l’infantilisation et l’exceptionnalisme. Concrètement, la spectacularisation se manifeste l’accent se déplace vers le signe visible de l’autisme plutôt que vers l’expérience vécue. Par exemple, on pourrait nommer lorsque Christopher fait un effondrement sensoriel après que son père l’ait saisi par le bras comme une spectacularisation typique de l’autisme.
Pour sa part, l’infantilisation affleure lorsque l’articulation de Christopher, toujours par Marianne Marceau, glisse de celle d’un adolescent de quinze ans vers une qui peut évoquer, par moments, une légère déficience intellectuelle. De là, l’autonomie perçue chez le personnage se réduit. Une précision s’avère ici nécessaire: l’autisme et la déficience intellectuelle peuvent coexister, mais ce n’est pas l’objet de ma critique. Il s’agit ici du glissement interprétatif qui associe, par défaut, des traits de déficience intellectuelle, là où le rôle ne les énonce pas. Et qui, ce faisant, reconduit l’infantilisation.

Photo: Stéphane Bourgeois
Enfin, l’exceptionnalisme s’adosse à son génie mathématique — jusqu’à connaître tous les nombres premiers (jusqu’à 7 507, comme mentionné ci-haut), si bien que le «don» devient la caution narrative qui compense le reste.
Pris ensemble, ces choix réactivent un schéma popularisé par Rain Man et mis à jour par des personnages comme Sheldon Cooper dans Big Bang Theory.
Pourquoi est-ce toujours un enjeu en 2025?
En 2025, les scènes s’ouvrent souvent à la diversité. Cependant, il demeure encore peu fréquent qu’un rôle d’autiste soit confié à une personne autiste. De fait, un enchaînement est souvent observé: clichés narratifs, réception publique standardisée, pratiques d’écriture et de distribution qui reconduisent le même cadrage, etc.
Plusieurs spectateurs peuvent néanmoins se reconnaître dans cette proposition – et on pourrait même dire: «Au moins, ça parle d’autisme». Retenez bien: ma critique vise surtout des dispositifs de représentation et non des personnes.
Ni robot ni prodige
Autrement dit, être autiste ne revient pas à fonctionner comme un robot qui compterait des cure-dents tombés au sol ou qui réciterait des chiffres par cœur.

Photo : Stéphane Bourgeois
L’autisme, c’est souvent percevoir intensément le monde, vouloir entrer en relation et buter sur un mur de verre invisible qui rend l’échange coûteux; c’est parfois se masquer pour suivre des codes jusqu’à perdre ses repères, ou encore s’isoler au point de se sentir comme un fantôme parmi les vivants.
En somme, si la scène veut refléter la pluralité du spectre, elle gagnera à réduire l’accent mis sur les signes extérieurs et à approfondir l’intériorité sensible — là où se logent l’ambivalence, la dignité et la complexité d’une vie autiste.
Comment en sortir dès la prochaine saison
En définitive, pour quitter l’axe spectaculaire–infantilisant–exceptionnalisant, il s’agit d’ouvrir le processus: confier, lorsque pertinent, des rôles et une part de la coconstruction dramaturgique à des artistes autistes; multiplier les points de vue à l’écriture, et orienter la mise en scène vers des dispositifs qui donnent accès à l’expérience vécue autant qu’aux comportements observables.
À compter de la prochaine saison, il ne s’agit pas de «commencer à consulter», mais bien de prolonger et d’approfondir ce qui a déjà été fait: coconstruction en amont avec plusieurs artistes autistes, mandats dotés d’une réelle autorité (dramaturgie, direction d’acteur, accessibilité sensorielle) et procédures de distribution explicitement ouvertes aux interprètes autistes pour les rôles autistes.
C’est à cette condition que la représentation cesse d’être un effet et devient une rencontre.
La pièce «Le bizarre incident du chien dans la nuit» en images
Par Stéphane Bourgeois
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