«Rue Duplessis, ma petite noirceur» de Jean-Philippe Pleau chez Duceppe: faire œuvre utile – Bible urbaine

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«Rue Duplessis, ma petite noirceur» de Jean-Philippe Pleau chez Duceppe: faire œuvre utile

«Rue Duplessis, ma petite noirceur» de Jean-Philippe Pleau chez Duceppe: faire œuvre utile

Avoir le cul entre deux chaises, sans renier d'où l'on vient pour devenir qui l'on est

Publié le 23 septembre 2025 par Edith Malo

Crédit photo : Danny Taillon

L’adaptation théâtrale du succès littéraire «Rue Duplessis, ma petite noirceur», présentée chez Duceppe, est sans contredit la pièce la plus attendue de l'automne. Vendu à plus de 60 000 exemplaires, ce récit autobiographique relate le parcours de transfuge de classe de Jean-Philippe Pleau, auteur et animateur de radio. Celui qui foule les planches pour la première fois se cantonne tout de même dans un rôle qu'il connait bien: le sien. Il convie ici le public à une émission de radio spéciale, entouré de ses deux alter ego: le Jean-Philippe de Drummondville (Michel-Maxime Legault) et le Jean-Philippe du quartier Rosemont (Steve Laplante). Est-ce que le passage à la scène de cette œuvre à la fois intime et sociologique passe le test? Tout à fait, avec quelques réserves, cela dit.
David Laurin, codirecteur du Théâtre Duceppe, signe ici l’adaptation du roman à la scène, sans toutefois en transposer le contenu intégral, pour des raisons de durée, certes, mais aussi pour se concentrer uniquement sur Jean-Pierre et Claudette, les parents de Jean-Philippe Pleau.
 

Pourquoi? En mars dernier, onze membres de la famille intentaient une poursuite judiciaire contre l’auteur et Lux Éditeur pour diffamation. Tous les passages les mentionnant ont été retirés de l’adaptation théâtrale, ce qui n’enlève rien à la compréhension de la pièce.

Et nul besoin d’avoir lu le livre pour en apprécier l’essence et la sensibilité.
 

Photo: Danny Taillon

 

Incursion dans le Drummondville des années 1980

Geneviève Lizotte a conçu une scénographie réaliste qui transporte le public sur la rue Duplessis à Drummondville. Un bungalow, dont la façade est volontairement ouverte, offre une vue sur une famille ouvrière.
 
Alors que la cuisine adopte une allure de studio, les comédiens Steve Laplante et Michel-Maxime Legault s’installent au micro de l’animateur Jean-Philippe Pleau. Tantôt, ils interprètent respectivement Jean-Pierre et Claudette, l’instant suivant les Jean-Philippe de Rosemont et de Drummondville.
 

Le concept est ingénieux. Au fil de la pièce, la maison se décloisonne. Les panneaux s’ouvrent, métaphore de l’émancipation de l’auteur.

Une voiture d’époque est stationnée sur le côté de la maison. Elle servira notamment lors d’une scène des plus loufoques, celle où les parents de Pleau vont visiter une tante à Longueuil, tentant de déchiffrer les panneaux de signalisation. «Câlice, Claudette! On va encore se ramasser sur l’île», s’écrit Jean-Pierre, se dirigeant vers le pont Jacques-Cartier. La voix de Patrick Norman résonne dans l’habitacle, alors que le stress est palpable, et que l’anxiété est dans le tapis.
 
Anxiété dont l’auteur héritera, souffrant de nombreuses crises de panique au cours de sa vie.
 

Photo: Danny Taillon

 
La pièce est ponctuée de saynètes où les deux brillants acteurs incarnent plus d’un personnage. Du petit baveux de Jean-Philippe L. qui intimidait Pleau lorsqu’ils étaient enfants, à Jean-Luc, le vendeur du Garage Montplaisir GM, plusieurs personnages ont marqué le parcours de l’animateur.
 
Ces saynètes, en apparence légères et anodines, illustrent le milieu pauvre économiquement et culturellement parlant d’où provient l’auteur: un père analphabète, une mère peu scolarisée et une méfiance face à l’inconnu, ce qui engendre des préjugés xénophobes et homophobes.
 

Un duo d’acteurs irréprochables

Michel-Maxime Legault est sans contredit ma grande découverte, bien qu’il soit connu pour sa pièce Michelin, un solo autobiographique qui aborde son enfance sur la ferme familiale et qui traite d’identité et d’émancipation. Son histoire s’apparente aussi à celle d’un transfuge culturel, lui-même s’étant déjà senti le cul entre deux chaises, entre deux cultures, entre deux réalités.
 
Cet acteur possède un charisme, une sensibilité et une maîtrise innée des codes de l’humour.
 
Steve Laplante, qui vient d’ailleurs de Drummondville, est particulièrement drôle avec ses airs fendants quand il incarne le Jean-Philippe de Rosemont, namedroppant allègrement le sociologue Pierre Bourdieu et étalant son savoir. Il maîtrise la dégaine et le ton de l’auteur à la perfection.
 
 

Photo: Danny Taillon

 

Ça passe ou ça casse?

La metteuse en scène Marie-Ève Milot a confié à Jean-Philippe Pleau le rôle de narrateur en l’invitant à exercer ce qu’il maîtrise à merveille: animer une émission de radio. La proposition est intéressante, mais bien qu’entremêlée de saynètes comiques, elle confère à la pièce un effet statique et linéaire. Du moins, quand on a lu le livre, on espèrerait un peu plus de dynamisme.
 

Je recommande d’ailleurs de voir la pièce d’abord et de lire le livre ensuite. Laissez-vous l’effet de surprise intact!

Ceci dit, Steve Laplante et Michel-Maxime Legault apportent une touche d’humour, sans trop verser dans la caricature et la risée. Quoique, si Jean-Philippe Pleau considère qu’il livre un message d’amour à ses parents et qu’il admet aujourd’hui avoir eu honte d’avoir honte de ses origines, je comprends l’hésitation de ses parents de se voir incarnés sur scène. Ou alors ils doivent se munir d’un féroce sens de l’autodérision, même s’il n’y a pas une once de méchanceté à leur égard.
 
Au contraire, on perçoit beaucoup de tendresse. On s’attache à eux, parce qu’ils sont le reflet d’une époque et de nos propres parents, oncles, tantes…
 
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Photo: Danny Taillon

 

L’authenticité, la clé du succès de cette œuvre

L’adresse directe de Jean-Philippe Pleau au public à la fin dénote une prise de parole sincère et désarmante de vérité. S’il avait peur de monter sur scène, il excelle lorsqu’il délaisse ses feuilles et le micro, parce qu’on a directement accès à son authenticité, et c’est ce qui rend l’œuvre touchante dans son entièreté.
 
Et que dire de son clin d’œil à Serge Bouchard? L’un des moments émotifs de la pièce qui ne vous laissera pas de marbre.
 
Enfin, que vous soyez un transfuge de classe ou non, cette adaptation risque de remuer des souvenirs et de susciter une réflexion. Sur un ton plus personnel, j’aurais envie de revoir la pièce sans la responsabilité critique, de même que relire le livre pour le travail colossal de recherche sociologique qu’il représente.

La pièce «Rue Duplessis, ma petite noirceur» en images

Par Danny Taillon

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