LittératureRomans québécois
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Dès les premières pages, l’autrice, qui est elle-même une professionnelle de l’intervention, nous prend par la main. Pas pour nous juger. Pas pour nous sauver. Juste pour nous accompagner, pour nous partager l’histoire d’autres parents.
Elle s’appuie sur treize témoignages de parents issus de milieux divers, choisis pour refléter la pluralité des réalités familiales. À cela s’ajoute une richesse documentaire construite à partir de rencontres avec des intervenants de première ligne: pédopsychiatres, travailleurs sociaux, personnel d’urgence. Le tout est porté par une plume sensible, mais rigoureuse, et bonifié par l’apport éclairant de Kaïla Rodrigue, co-autrice et docteure en psychologie, dont l’approche holistique sort des cadres traditionnels.
Ensemble, elles décortiquent les enjeux des adolescents et déconstruisent les systèmes où nos jeunes évoluent. Le résultat? Un ouvrage profondément actuel, à la fois contemporain, factuel et humain.
Dans ce livre, Valérie Guibbaud utilise le mot parent, parce qu’elle sait que, bien souvent, même s’ils sont deux, c’est un seul parent qui lit dans le moment le livre, même s’ils sont deux à pleurer dans la salle de bain, deux à chercher désespérément des réponses.
Et elle parle de l’enfant avec une justesse bouleversante, parce qu’au fond, qu’il ait 13, 22 ou 31 ans, même avec une barbe ou des faux cils, ça reste notre enfant. Celui qu’on a bercé. Celui qu’on aime plus que tout, même quand il nous arrache le cœur à coups de silence ou de cris.
L’une des grandes forces de ce livre, c’est qu’il ne se contente pas de décrire ce que les parents vivent; il l’explique. Il s’appuie entre autres sur les recherches du Dr Daniel Siegel, un neuroscientifique qui redéfinit l’adolescence allant d’une période de 12 à 24 ans. Oui, c’est bien écrit. 24. Pas 17, pas 18. Parce que le cerveau humain, particulièrement le cortex préfrontal, cette partie qui gère les décisions, les impulsions, les émotions, continue de se développer jusqu’à l’âge de 25 ans.
Et c’est ici que tout s’éclaire. Ce n’est pas de la mauvaise volonté. Ce n’est pas qu’ils cherchent à nous faire enrager. C’est qu’ils ne peuvent pas encore penser comme un adulte. Ajoutez à cela notre époque: des écrans omniprésents, des liens humains qui s’effilochent, des responsabilités qui se font rares… Et on obtient des ados souvent perdus, égocentriques, idéalistes, accrochés à leur monde intérieur.
Ils ont du mal à pardonner, à se détacher, à se concentrer. Alors, ils fuient. Par le jeu, les substances, l’opposition.
Il faut bien souvent prendre le temps de comprendre avant d’agir, parce que le parent d’un enfant qui dérape veut souvent agir vite. Panique. Cherche des solutions. Et le livre nous ramène à l’essentiel; avant d’intervenir, il faut comprendre. Comprendre ce qui se passe dans la tête de l’enfant, mais aussi dans la nôtre. C’est là que l’apport de Kaïla Rodrigue prend tout son sens. Son approche sort des sentiers battus de la psychologie traditionnelle, nous aide à décortiquer en profondeur les enjeux adolescents.
Parce que, parfois, ce qu’il éveille en nous, c’est notre propre adolescence. Nos propres blessures. Nos vides non comblés.

J’ai été particulièrement touchée par ce passage du livre qui évoque que les grandes étapes de la construction de soi sont la crise des deux ans et la crise d’adolescence. Et si un travail n’est pas fait à l’adolescence, il refait surface. C’est ce qu’on appelle la fameuse crise de la quarantaine. Comme si la vie nous offrait toujours une deuxième chance d’apprendre à mieux nous connaître!
Le livre aborde aussi une notion qui m’a profondément marquée: l’épigénétique. C’est l’étude de la manière dont notre environnement et nos expériences peuvent influencer l’expression de nos gènes, mais sans changer notre ADN. En d’autres mots, on n’est pas prisonnier de nos héritages. Nos choix (alimentation, activité physique, sommeil, gestion du stress, qualité de nos relations) ont un pouvoir immense sur notre bien-être. Et sur celui de nos enfants.
C’est peut-être là la plus belle leçon du livre: il n’y a pas de recette magique, mais il y a de l’espoir. Il y a des chemins. Il y a des petits gestes qui, jour après jour, peuvent transformer une dynamique familiale. Et surtout, il y a notre instinct de parent. Il existe. Il est puissant. Même s’il est parfois brouillé par la culpabilité, la fatigue, les jugements extérieurs.
On sent tous le piège de la parentalité moderne. Dans une société qui valorise la performance, si notre enfant ne réussit pas, on a l’impression d’avoir échoué. Alors, on vacille. Un jour, on veut être cool, permissif, faire ami∙e-ami∙e. Le lendemain, on explose, on serre la vis, on devient autoritaire. Et après, on se sent coupable. Et rebelote.
Ce livre nous invite à sortir de ce cercle. À revenir à l’essentiel: la connexion, la relation, la constance.
Et quand on ne sait plus par quel bout prendre les choses, il y a de l’aide. Le 811 pour parler à une infirmière. Le 911 dans les cas les plus graves.
Et il y a aussi une ressource moins connue, mais essentielle, comme le CAFE (Crise-Ado-Famille-Enfance). D’ailleurs, peu de parents connaissent cette alternative à la DPJ. Le CAFE offre une intervention rapide dans les deux heures suivant une demande aux familles ayant des enfants de 6 à 17 ans, sans dossier à la DPJ. Pendant 12 à 14 semaines, elle offre au moins deux interventions par semaine par des professionnels en travail social ou en psychoéducation qui suivent un maximum de six familles à la fois. Leur objectif? Résoudre la crise et maintenir l’enfant dans son milieu familial.
Il peur être demandé par le parent ou l’enfant lui-même en appelant au CLSC (accueil psychosocial) ou en composant le 811.
Et au-delà de CAFE, il y a toute une équipe de première ligne à qui on peut faire appel: travailleurs sociaux, psychoéducateurs, médecins de famille, pédopsychiatres. Des humains formés, bienveillants, capables de nous guider quand on perd le nord.
Autre aspect marquant du livre: la place grandissante de l’adolescent dans les décisions qui le concernent. À 14 ans, il a le droit de consentir à des soins de santé ou de les refuser. Il peut travailler, gérer son argent et prendre part activement à sa propre trajectoire. Pour nous, le parent, ça peut être confrontant. Mais ça fait aussi partie du détachement nécessaire à son autonomie.
Quand mon ado dérape n’est pas un livre qui nous promet la paix éternelle. Mais c’est un livre qui réconcilie. Avec notre rôle de parent. Avec notre impuissance. Avec la beauté de cette relation fragile, mais profondément puissante qu’on tisse avec notre enfant, jour après jour.
Grâce à l’union de l’autrice principale et de Kaïla Rodrigue, on y trouve un parfait équilibre entre vécu, théorie et outils concrets.
C’est un ouvrage que j’aurais aimé lire plus tôt. Un livre à garder près de soi. À offrir. À relire les soirs de tempête, et même ceux de grand calme, juste pour se rappeler qu’on fait de notre mieux. Que l’amour, même maladroit, est toujours un point d’ancrage.
Et surtout, qu’il n’est jamais trop tard pour se retrouver. Ensemble.
L'avis
de la rédaction



