«Dans la peau de...» Sév, bédéiste et auteure d’œuvres qui résonnent bien au-delà d'elle-même – Bible urbaine

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«Dans la peau de…» Sév, bédéiste et auteure d’œuvres qui résonnent bien au-delà d’elle-même

«Dans la peau de…» Sév, bédéiste et auteure d’œuvres qui résonnent bien au-delà d’elle-même

«Tsunami», une œuvre au croisement du reportage et du récit personnel

Publié le 23 mai 2025 par Éric Dumais

Crédit photo : Julie Artacho

Chaque semaine, tous les vendredis, Bible urbaine pose 5 questions à un artiste ou à un artisan de la culture afin d’en connaître un peu plus sur la personne interviewée et de permettre au lecteur d’être dans sa peau, l’espace d’un instant. Aujourd'hui, on s'est glissé dans la peau de Sév alias Séverine Defouni, ex-journaliste globe-trotter et créatrice habile de ses mains qui dessine aussi bien qu'elle a ce don inné de raconter des histoires qui résonnent, qui touchent, qui émeuvent. Ce mois-ci, les Éditions XYZ ont fait paraître en librairie sa première œuvre graphique d'envergure, «Tsunami: les tribulations d’une jeune reporter», un livre au sein duquel elle raconte l'envers du décor d'une expérience journalistique dont elle se souviendra toute sa vie.

Séverine, c’est un plaisir de te recevoir à cette série d’entrevues qui met en lumière, chaque semaine, les créateurs∙trices d’ici et d’ailleurs desquels tu fais partie! Tu es née en Belgique, mais depuis plusieurs années, déjà, tu es établie au Québec, où tu as travaillé, durant une décennie, pour plusieurs salles de rédaction ainsi qu’à la radio de Radio-Canada. Dis-nous, qu’est-ce qui t’a donné l’impulsion d’exercer ce métier à l’époque?

«J’ai su très tôt que je voulais exercer le métier de journaliste. Dès le secondaire, en fait. La condition humaine m’a toujours fascinée, et je voyais dans le journalisme un passeport légitime pour aller à la rencontre de l’autre, poser des questions, comprendre. J’aime beaucoup cet accord implicite qui existe entre l’intervieweur et l’interviewé, même s’il ne doit jamais être tenu pour acquis. Ironiquement, j’étais trop timide pour aborder spontanément les gens! Curieuse et studieuse, j’aimais aussi l’idée d’un métier où je serais constamment appelée à apprendre et à devenir témoin actif de ce qui façonne notre société.»

«J’ai eu la chance de faire des reportages au Grand Nord, aux États-Unis et au Brésil. Avec le temps, j’ai compris que ce n’était pas la quête de la primeur qui m’animait, mais plutôt le désir profond de saisir ce qui pousse quelqu’un à agir. Le journalisme, pour moi, c’était une façon d’aborder l’humain avec rigueur et respect.»

En septembre 2004, tu as quitté la métropole pour travailler comme journaliste pigiste en Inde. Or, trois mois après ton arrivée, un tsunami s’est abattu sur les côtes d’une dizaine de pays littoraux de l’océan indien, bouleversant à jamais la vie des populations côtières. Tu t’es ainsi retrouvée propulsée, et ce, bien malgré toi, au cœur de cette catastrophe, sans réelle expérience en plus, déboussolée et impuissante devant l’étendue des dégâts et la détresse des survivants. Raconte-nous brièvement la teneur de ton mandat, à la suite duquel tu as été nommée finaliste pour les Prix de la radio en 2005!

«Lorsqu’on couvre une tragédie de cette ampleur, le mandat consiste à témoigner de la dévastation, des efforts de secours, de la réponse des autorités nationales et internationales (et du Canada aussi appelé à faire sa part), ainsi que du travail de soutien des ONG. En théorie, c’est clair. En pratique, tout est bouleversé: les infrastructures sont détruites, les communications rompues (pas de wifi à l’époque, il fallait un réseau téléphonique fonctionnel), les routes sont impraticables, et les décisions, souvent décentralisées.»

«Il incombe donc au journaliste de trouver sur place les bonnes personnes, les repères fiables. Parfois, c’est le média lui-même qui nous informe de ce qui se passe à proximité, grâce aux dépêches qu’il a reçues. La « nouvelle » est partout, ce qui nous oblige à trier, à hiérarchiser et à anticiper ce qui touchera l’auditoire. Tout cela, en se rendant disponible à toute heure, malgré le décalage horaire de 11 heures.»

«On travaille en état d’alerte constant, les sens en éveil, avec peu de recul.»

Forte de cette expérience pour le moins enrichissante, tu as, depuis, quitté le métier de journaliste pour te consacrer à l’écriture, plus exactement à la rédaction philanthropique. En 2021, tu as créé I. C. U., un court roman graphique à travers lequel tu racontes l’histoire de Li Wenliang, ce lanceur d’alerte chinois décédé de la maladie en 2020. Et ce n’est que tout récemment que tu as trouvé l’élan – et le courage, car il en faut – de partager ton témoignage poignant avec Tsunami: les tribulations d’une jeune reporter, ton premier roman graphique d’envergure à paraître aux Éditions XYZ et dans lequel tu offres un récit authentique, au croisement du reportage et du récit personnel. Pourquoi as-tu attendu toutes ces années avant de raconter cette tragédie naturelle, et qu’est-ce qui t’a convaincu de choisir ce médium pour la mettre en mots?

«Ma réponse peut sembler étrange, mais ce n’est pas moi qui ai choisi d’attendre; c’est plutôt le sujet qui s’est imposé, comme s’il avait attendu le bon moment. Visiblement, quelque chose grondait en moi, prêt à être libéré, et le dessin, mon médium naturel d’expression, s’est imposé d’emblée. Des images, des sensations émergeaient. J’aime dire que mes premières esquisses ressemblaient à une « giclée de vomi », à un débordement viscéral dans un geste proche du dessin automatique.»

«Pourquoi la BD? Ce médium m’offrait une plus grande liberté d’expression, sans être contrainte par les conventions du documentaire. Je pouvais recourir à des procédés plus caricaturaux pour traiter certains sujets avec humour, représenter la mort avec pudeur, dire sans trop dire, et contextualiser les lieux de manière plus libre en raison du temps qui s’était écoulé.»

«C’est en cours de route que j’ai estimé que ce récit, que je croyais personnel, pouvait résonner en fait bien au-delà de moi. Il me fallait simplement dépasser ce sentiment d’imposture qui freinait ma confiance.»

À travers ce livre de 128 pages, les lecteurs et lectrices sont bercés par une plume qui oscille «entre humour et introspection, solitude et camaraderie», et qui dépeint une résilience à la fois individuelle et collective. Quels grands thèmes souhaitais-tu aborder dans cet ouvrage, et avec quelles émotions espères-tu que nos lecteurs et lectrices repartiront, un coup le livre refermé?

«J’avais envie de raconter l’envers du décor, celui auquel seules les personnes qui exercent ce métier ont normalement accès: le stress de sortir la nouvelle à temps, l’ambiguïté des liens tissés avec les gens que l’on rencontre, la tension entre empathie sincère et sentiment d’impuissance… On se retrouve à jongler entre notre devoir professionnel, qui est d’être les yeux et les oreilles du public, et nos réactions humaines inconfortables, dans mon cas, de voyeurisme et d’inutilité…»

«En dessinant, j’ai réalisé que cet album pouvait engager une conversation avec des personnes sceptiques à l’égard du milieu des médias.»

«Je souhaite que les lecteurs et lectrices aient un sentiment plus intime du travail de reporter de terrain, mais aussi qu’on y perçoive, au-delà du journalisme, une expérience humaine: celle de la relation à l’autre qui éclaire notre rapport à nous-mêmes. Car dans la vie, comme dans ce récit, on navigue en zones grises, sans certitudes ni réponses toutes faites.»

Maintenant qu’on a fait plus ample connaissance, on est curieux de savoir, Sév: quel grand sujet d’actualité as-tu toujours rêvé de raconter (et peut-être d’illustrer lors d’un futur roman graphique, qui sait?)

«Je suis fascinée par le concept d’attachement à la terre. En tant qu’immigrante sans racines familiales au Canada (en dehors de mes parents, mon frère et nos enfants respectifs), je vis une forme d’apatridie, au sens neutre du terme.»

«Pourquoi certaines personnes sont-elles prêtes à tout abandonner pour s’installer ici, dans un pays qui a parfois des difficultés à assumer complètement son rôle d’accueil ? Et, inversement, qu’est-ce qui incite certaines personnes à s’ancrer profondément, à vivre dans une habitation transmise de génération en génération, parfois dans des endroits presque oubliés, sans les commodités de base?»

«J’aimerais partir à leur rencontre à travers le Québec, croquer leur quotidien, comprendre leur rapport à la terre. Dans un contexte de migration, de dévitalisation des régions et de pression sur les terres agricoles, mais aussi de retour aux sources, ce sujet pourrait devenir une BD à saveur sociologique – un écho à mes études universitaires.»

«Le projet à la fois intime et universel mijote encore. À suivre…»

Tsunami: les tribulations d’une jeune reporter de Sév est présentement disponible en librairie au coût de 24,95 $ (papier) ou 18,99 $ (ePub et PDF). Pour découvrir nos précédentes chroniques «Dans la peau de…», visitez le labibleurbaine.com/nos-series/dans-la-peau-de.

*Cet article a été produit en collaboration avec les Éditions XYZ.

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