ThéâtreCritiques de théâtre
Crédit photo : Maxim Paré Fortin
Le spectacle Carmen, Requiem regroupe seulement huit personnages tirés de la nouvelle originale de Mérimée, écrite en 1845. Celle-là même qui a inspiré l’opéra Carmen en 1875.
Ici, nul besoin d’être familier avec l’histoire; on saisit rapidement le rôle de chacun des protagonistes. Ainsi, on retrouve Mercédès et Frasquita, les meilleures amies de Carmen, Escamillo, le séduisant torero, Moralès, le brigadier et enquêteur, Lillas, l’aubergiste, et, bien sûr, Don José, le meurtrier.

Photo: Maxim Paré Fortin
Les auteur·rices se sont toutefois permis·es quelques digressions. Dans cette version contemporaine, Micaëlla (Léa St-Pierre) n’est plus la promise de José (Steven Lee Potvin), mais sa sœur, illustrant ainsi les répercussions sur la famille immédiate. Quant au rôle de Joanna, une marchande d’oranges et simple figurante dans l’opéra, elle devient l’incarnation de la parole citoyenne maladroite.
Interprétée par la désopilante Nathalie Mallette, cette dernière prononce un témoignage teinté de jugement et d’ignorance. Son ton humoristique confère un sentiment d’étrangeté devant ces victimes collatérales venues se recueillir auprès d’un corps absent, la dépouille n’ayant jamais été retrouvée.
Et nous, on rit jaune compte tenu du sujet tragique.
Commémorer la mémoire de Carmen
Bien que l’on navigue entre le passé et ses funérailles, Carmen est absente physiquement. Seule, sa voix hors champ la maintient vivante dans la mémoire de son entourage.
Les airs célèbres de l’opéra, remaniés par le talentueux musicologue Jean-Frédéric Hénault-Rondeau, sont présents pour évoquer son souvenir. Ainsi, dès le début de la pièce, le chœur entonne solennellement le thème d’ouverture de Carmen, enchevêtré avec la populaire habanera («L’amour est un oiseau rebelle»). Cet air populaire, arme de séduction, ranime dans notre imaginaire la sulfureuse et flamboyante Carmen, figure emblématique d’une liberté assumée.
La musique est omniprésente et élève la pièce grâce aux chœurs qui sont d’une beauté indéniable. «Le chant des cigarières», notamment, clôt la pièce sur une note plus introspective après une scène puissante symboliquement.

Photo: Maxim Paré Fortin
Une mise en scène un brin décousue
Si l’idée de cette adaptation est ingénieuse et que son propos reste universel, la forme relève quelques incohérences.
Dans cette tentative de raccrocher le drame sordide de Carmen à l’actualité, la metteure en scène Jacinthe Bellemare confond volontairement les époques. Il en découle des anachronismes agaçants. En effet, l’action se situe dans l’Espagne du XIXe siècle, mais les personnages parlent la langue québécoise. Ils sacrent.
Même chose pour l’esthétique des costumes, qui mélange sobriété réaliste et inspiration bohémienne. Mercédès et Frasquita ressemblent à des gitanes avec leurs robes aux couleurs vibrantes, aux tissus légers et aériens, alors que les hommes sont vêtus d’un simple pull ou d’une chemise banale. L’enquêteur revêt quant à lui un jacket d’allure contemporaine qui ne reflète en rien sa fonction, alors que Micaëlla, elle, est vêtue de haillons amples et difformes aux couleurs terre. Elle transpire la pauvreté. Escamillo, pour sa part, porte un complet classique bourgogne loin des couleurs chaudes et flamboyantes des toreros.
L’intemporalité et le brouillage de siècles me semblent plus ou moins pertinents ici.
Ceci dit, l’une de forces de la pièce réside dans l’accès au monde intérieur de José grâce au monologue déclamé par Steven Lee Potvin. Rédigé dans un français normatif, mais surtout plus poétique et imagé, c’est à mon humble avis l’une des scènes les plus touchantes du spectacle.
Sans vouloir humaniser l’auteur d’un crime impitoyable, ce monologue lui octroie une sensibilité. Il est à la fois bourreau et lui-même victime de cette violence transmise de génération en génération.

Photo: Maxim Paré Fortin
Aborder la violence conjugale sans la nommer
L’une des scènes à un moment du spectacle se veut le reflet d’un système mal outillé en termes de violence conjugale, surtout lorsqu’il s’agit d’intervenir dans une situation de contrôle coercitif. Ainsi, lorsque Mercédès (Carla Mezquita Honhon) se rend au poste de police, inquiète du présage funeste qui plane au-dessus de son amie, elle supplie Moralès (Renaud Soublière) de retrouver, José et Carmen.
On sait très bien que le moment crucial qui précède un féminicide, c’est lorsque la victime décide de quitter son partenaire.
Pourtant, le policier Moralès entreprend des mesures protocolaires à l’instar d’un fonctionnaire bien rodé. Il demande à Mercédès son prénom, son nom et son adresse, alors qu’on nage en pleine urgence. Les réponses de Mercédès sont irréalistes. Elle ignore son nom de famille, donne l’adresse de l’aubergiste…
Si l’intention de départ est bonne, la transposition du concept me paraît malhabile.
Le spectateur voyeur et impuissant
Amélie Marchand signe une scénographie épurée représentant une arène de corrida. Le public est assis de chaque côté de la scène, spectateur de ce moment de recueillement où la rage, la tristesse et la nostalgie s’entrecroisent.
Les blocs du décor sont amovibles, et les acteur·rices les déplacent constamment, peut-être dans une volonté de créer du mouvement, mais ça n’offre, tout compte fait, aucune valeur ajoutée. Pas plus que les sorties fréquentes de la salle de spectacle, où seules les voix des protagonistes nous parviennent du hall.

Photo: Maxim Paré Fortin
Ceci dit, cette pièce m’apparaît comme un moyen de démocratiser l’art de l’opéra, grâce à une interprétation nouvelle et à l’aide d’un art vivant différent.
Dans mon cas, la pièce m’a vraiment donné envie de voir l’opéra Carmen, qui sera d’ailleurs présenté du 2 au 12 mai à la Salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts!
La pièce «Carmen, Requiem» au Théâtre Denise-Pelletier en images
Par Maxim Paré Fortin
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