ThéâtreCritiques de théâtre
Crédit photo : David Mendoza Hélaine
Le désir n’attend pas une autorisation
Lorsque la mère de Justine fait appel à Arnaud, assistant sexuel, afin que sa fille découvre que sa chair ne sert pas uniquement à être soignée, la machine institutionnelle s’emballe. Une préposée aux bénéficiaires soupçonne alors un abus de pouvoir et dépose une plainte.
Cependant, la pièce Arnaud pour Justine ne s’arrête pas à cette prémisse. Rapidement, la frontière de la fiction se fissure. Les interprètes sortent du cadre du récit et témoignent du défi d’être sur scène pour raconter cette histoire. Ils exposent aussi les angles morts qu’il devient impossible d’ignorer.

Photo: David Mendoza Hélaine
Ainsi, le spectacle bascule vers une forme théâtrale qui refuse de démêler le vrai du jeu. Il impose un rythme assumé, hors norme. Il s’agit d’une présence désormais contrainte de revendiquer sa jouissance.
En réalité, la pièce ne met pas Arnaud en procès. Elle cible plutôt une conviction collective, souvent inavouée. Selon cette logique, certaines personnes se voient refuser l’accès au désir.
La dignité comme point de départ
D’emblée, cette production de Vénus à vélo s’impose comme un modèle en matière d’intégration des artistes issus de la diversité capacitaire. Le dispositif repose sur un choix clair: il refuse de traiter Geneviève Brassard-Roy comme un objet d’étude ou une figure de pitié.
De fait, la mise en scène d’Alexandre Fecteau évite les artifices du mélodrame. Elle privilégie une attention rigoureuse à la réalité des personnages. Le regard se déplace alors vers une reconnaissance pleine, plutôt que vers une compassion simplificatrice.
Dans cette logique, Jean-Nicolas Marquis incarne Arnaud avec une discipline remarquable. Il s’efface sans disparaître. De plus, les interactions gagnent en précision grâce au travail d’Auréliane Macé à la direction d’intimité. Les échanges deviennent ainsi plus justes et plus lisibles.
Lire entre les corps
Par ailleurs, les surtitres dépassent leur fonction première d’accessibilité. Conçus pour les personnes sourdes, ils assurent aussi la clarté des interprètes. Toutefois, leur rôle évolue progressivement.
En effet, ils retranscrivent les pensées de Justine et d’Arnaud lors de leur premier rapprochement. Ils participent ainsi à la construction du sens. Cet usage crée d’ailleurs un effet à la fois comique et profondément juste.

Photo: David Mendoza Hélaine
Le désir ne se remplit pas
C’est dans cet espace d’écoute tendue que le spectacle construit son piège le plus subtil. Lorsque Justine interroge sa préposée Emma (Maude Lafond) sur ce que signifie faire l’amour, cette dernière hésite. Elle peine à formuler une réponse claire.
Elle propose finalement une image simple: boire après avoir eu très soif.
Or, cette analogie séduit autant qu’elle induit en erreur. Elle suggère que le désir de Justine repose sur un manque. De plus, elle laisse croire qu’Arnaud viendrait le combler. Cette logique applique un modèle de service à des corps perçus comme déficients.
Cependant, le spectacle construit ce raisonnement pour mieux le déconstruire. Pendant leurs rencontres, une fontaine asperge le plateau au moment d’un orgasme. L’image peut sembler anodine. Elle devient pourtant un geste dramaturgique central.
Dès lors, le désir ne relève plus d’un vide à remplir. Il apparaît comme une force qui déborde et qui échappe à toute clôture. Par conséquent, Arnaud ne satisfait pas un besoin; il accompagne plutôt l’émergence d’une puissance déjà présente.
En définitive, Geneviève Brassard-Roy pose cette distinction avec rigueur. La mise en scène la rend irréfutable.
Deux spectacles en un: le génie et le piège
D’abord, le récit prend toute sa place: Justine, Arnaud, Emma, Blanche — des personnages de fiction qui vivent une histoire concrète, touchante, par moments drôle, où le désir s’incarne dans des tableaux d’une humanité rare.

Photo: David Mendoza Hélaine
Ce récit-là nous fait ressentir son propos sans avoir besoin de l’expliquer.
Et en parallèle se déploie la dimension factuelle: Maude Boutin-St-Pierre en sténographe-narratrice, les témoignages des interprètes, les données de recherche et ces interrogations éthiques lancées comme des ballons d’essai. Par exemple, devrait-on autoriser l’assistance intime pour les individus en situation de handicap, sachant comment les relations purement charnelles peuvent souvent mal finir?
On y convoque des recherches universitaires, notamment celles menées par Dany Rondeau et Emanuelle Bédard de l’UQAR, pour traiter de front les réalités de l’assistanat sexuel et de la précarité législative de ces pratiques au Canada. On rappelle d’ailleurs que 70% des prestataires d’assistanat sexuel sont des femmes, un fait qui pointe directement vers les dérives potentielles de l’exploitation.
Pendant presque toute la soirée, fiction et réalité s’entrelacent avec grâce. L’une nourrit l’autre, et leur dialogue devient quasiment organique. On a l’impression de vivre une expérience autant touchante que d’une intelligence rare.
Toutefois, cette quête d’exhaustivité finit par ériger un rempart de nuances qui neutralise la puissance subversive de l’œuvre. En effet, à force de vouloir couvrir tous les angles morts, la production semble habitée par une prudence dramaturgique qui l’empêche de prendre une position radicale.
Certes, le spectacle évite ainsi les récupérations troubles, mais il se fige dans sa propre probité. On ressort avec des connaissances accrues, mais avec le sentiment que ce souci d’équilibre a engendré un certain immobilisme politique. En tentant de ne froisser personne, la création risque de transformer l’agora théâtrale en un lieu de constatation bureaucratique plutôt qu’en un levier de changement.
La chute dans le piège
Puis, survient le moment charnière: Justine doit comparaître au Palais de justice, accusée d’obtention de services sexuels moyennant rétribution. C’est à cet instant précis que la représentation bascule dans une recréation d’un dispositif inspiré de L’Assemblée Québec.
Fait intéressant, Rosalie Cournoyer, la dramaturge derrière le texte et directrice de Vénus à Vélo, avait joué dans L’Assemblée, et Nous sommes Ici était les coproducteurs avec Porte-Parole de ce spectacle que j’avais critiqué en 2024. Pour ceux et celles qui ont la mémoire courte, c’était une pièce qui invitait des individus avec des opinions radicalement opposées à dialoguer de défis politiques avant que le public soit convié à la table de discussion.

Photo: David Mendoza Hélaine
L’ombre de l’Assemblée Québec
Là, six personnes sont choisies dans le public d’Arnaud pour Justine pour réfléchir dans une autre salle autour de cette question: «L’accompagnement intime devrait-il être un droit, une liberté ou un soin?» Pendant ce temps, le reste de l’assistance suivait une mise en scène théâtrale des échanges… de la veille.
L’ironie goûte l’amertume: dans L’Assemblée Québec, les conversations vaines faisaient partie de la création; elles exposaient les failles de nos discours. Ici, les dialogues sont lissés, édulcorés, comme si l’œuvre craignait les conflits qu’elle a elle-même soulevés. Nous ne vivons plus le malaise fécond de L’Assemblée Québec, mais dans l’illusion rassurante d’un débat démocratique.
C’est comme si Arnaud pour Justine avait retenu la leçon formelle de Porte-Parole… mais en avait perdu l’essence.
Une finale entre consensus et présence réelle
Le dispositif participatif final, inspiré du jury citoyen, illustre d’ailleurs cette limite structurelle. Bien que l’idée de convoquer le public soit audacieuse, les discussions restent relativement en surface lors de la représentation. On y évite les zones plus sombres du sujet au profit d’un consensus poli. On y entend des témoignages nécessaires, mais le débat peine à sortir des sentiers battus. Par conséquent, la rencontre promise semble s’estomper derrière un exercice de médiation un peu trop feutré.
C’est finalement Geneviève Brassard-Roy qui apporte la résolution la plus juste à cette tension dramatique. En affirmant qu’elle priorise l’accès à ses soins et à sa vie d’actrice, elle ramène le spectateur à l’essentiel: le désir de présence. Par cette prise de parole finale, elle brise le carcan du «dossier» pour s’affirmer comme sujet créateur.
Par-delà les nuances législatives, c’est sa capacité d’agir en tant qu’artiste souveraine qui demeure la victoire la plus tangible de la soirée.
Et c’est là, peut-être, la plus grande leçon de la pièce: le désir ne se légifère pas, ne se débat pas. Il s’incarne. Et Justine, sur son sofa ou sur scène, l’a toujours su.
La pièce «Arnaud pour Justine» en images
Par David Mendoza Hélaine
-
-
Photo: David Mendoza Hélaine -
-
-
-
-
David Mendoza Hélaine -
David Mendoza Hélaine -
-
-
-
-
-
-
-
Photo: David Mendoza Hélaine -
L'avis
de la rédaction



