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Crédit photo : David Wong
Après sa création solo BLEU-NÉON, qui explorait le sentiment d’appartenance à la diaspora asiatique, cette nouvelle création s’intéresse plutôt au trouble, au flottement identitaire qui naît lorsqu’on vit à cheval entre plusieurs cultures.
Très vite, une chose devient évidente: la chorégraphe a mené une recherche approfondie sur cette posture et sur tout ce qu’elle révèle, autant en Orient qu’en Occident.

Photo: David Wong
«En Asie, tout le monde squatte tout le temps. Les gens squattent pour attendre l’autobus, pour manger, pour patienter, tout simplement. C’est une posture confortable. Ici, on l’associe surtout à un exercice de gym. Et c’est là que ça devient intéressant: pour chaque interprète avec qui j’ai travaillé, ce geste revêt une signification différente», explique-t-elle.
Là où le squat est un geste ordinaire dans plusieurs cultures asiatiques, il demeure toutefois chargé d’ambivalence dans la culture québécoise, et plus largement en Occident. En riant, Kim-Sanh Châu rappelle qu’on l’associe souvent à la position de la toilette ou à celle de l’accouchement: une posture intime, vulnérable, parfois inconfortable.
Entre confort quotidien et exposition du corps, entre banalité et gêne, le contraste est saisissant. C’est précisément à travers cet écart que la création a pris racine.
«Depuis 2021, j’explore cette posture de plus en plus. Avec SQUAT, j’ai voulu en faire le cœur même de la pièce. Je ne parle plus d’une seule identité culturelle, mais d’un espace de références mêlées: asiatiques, nord-américaines, occidentales. Elles ne se superposent pas toujours de façon organique, et c’est justement le reflet de la réalité d’une identité mixte», raconte la chorégraphe-interprète.
Un geste de résistance
Le squat n’est pas seulement une posture physique, c’est aussi un symbole de résistance. Le mot lui-même a évolué, désignant aujourd’hui autant l’endurance du corps que l’occupation d’un espace interdit. Pensons aux communautés qui investissent des bâtiments abandonnés pour y créer de nouveaux lieux de vie.

Photo: David Wong
Dans les deux cas, il s’agit de tenir, de rester, de persister.
«Travailler principalement avec le bas du corps, c’est rare en danse contemporaine. Dans SQUAT, on maximise un espace d’environ cinquante centimètres au-dessus du sol, une zone presque jamais exploitée. Toute la mise en scène est pensée pour que le regard du public s’y concentre.»
Ce choix transforme la perception du mouvement. Le corps ne s’élève pas, il s’ancre. Il ne s’élance pas, il résiste.
Du geste solitaire au geste collectif
Dans mon imaginaire de néophyte, le squat a toujours été un exercice solitaire, celui qu’on tente de reproduire maladroitement dans son salon, guidé∙e par une vidéo d’entraînement. Or, pour Kim-Sanh Châu, il devient au contraire un terrain de collaboration, d’entraide et de transformation collective.
«Au départ, je l’ai abordé comme l’idée d’être assis… sans chaise. La chaise est un objet de confort, mais aussi de contrôle: elle stabilise le corps, le fixe. Le squat oblige au mouvement constant. On ne peut pas s’y installer définitivement. Avec le temps, ce qui est resté central, ce sont la résistance, l’ancrage et la puissance. On passe par l’effort, la douleur, puis, quelque chose bascule. Le corps découvre une autre relation à la position. Elle devient une source de force».
En réunissant des interprètes issus de pratiques physiques variées (Pilates, arts martiaux, danse contemporaine, entraînement gymnique), la chorégraphe explore une série de questions fondamentales: un geste profondément individuel peut-il devenir collectif? Peut-on s’entraider pour tenir? Comment une communauté se construit-elle à partir d’une contrainte partagée?

Photo: David Wong
S’ancrer pour mieux s’élever
Créer à Montréal, où le squat demeure surtout associé à l’exercice physique, accentue encore ce jeu de contrastes culturels. Mais c’est précisément à travers ces tensions que l’œuvre trouve sa force: dans l’espace entre les significations, entre les habitudes du corps, entre les manières d’habiter le monde.
Pour la puissance physique impressionnante des interprètes, pour la richesse symbolique du geste et pour la sensibilité du regard que pose Kim-Sanh Châu sur notre époque, SQUAT s’annonce comme une expérience chorégraphique à la fois exigeante, poétique et profondément actuelle.



