SortiesDanse
Crédit photo : David Wong
Le spectacle ouvre avec une danseuse (Sophie Breton) isolée à l’avant-scène. Elle effectue une chorégraphie aux mouvements agités, se laissant encore et encore tomber violemment sur le sol. Elle expire bruyamment, comme prise de terreur.
Les mouvements de danse se répètent, se centrant autour de ce motif d’effondrement. Derrière elle, les quatre autres interprètes se tiennent debout, immobiles. Ils restent de marbre, comme indifférents à son désarroi.

Photo: David Wong
La répétition, qui est une signature du travail chorégraphique de Virginie Brunelle, est particulièrement efficace ici. Ce premier solo tourmenté semble long, voire lassant, surtout lorsque contrasté avec l’intensité et la variété présentes dans le reste du spectacle.
Cette aliénation est cependant volontaire, contrôlée.
En effet, quand, finalement, un autre danseur (Alexandre Carlos) s’anime et court pour porter sa partenaire, l’empêchant de tomber une énième fois, le moment n’en est que plus cathartique. Le message est immédiatement limpide grâce à ce simple geste salutaire: sans coopération, sans les autres, les interprètes sont condamnés à s’écrouler, encore et encore.
Une solidarité vitale (sans laquelle nous crèverons)
Ce thème d’entraide est présent tout au long de la pièce de danse contemporaine. Les mouvements sont brillamment réfléchis pour mettre l’emphase sur des moments où les corps doivent littéralement se soutenir entre eux, se faisant contrepoids. Le spectacle comporte plusieurs portés époustouflants et figures pyramidales tenues longtemps.
Mais ce n’est pas que les prouesses physiques des interprètes qui appuient le thème: la pièce comporte aussi une belle recherche émotionnelle. Les danseurs interagissent entre eux de manière théâtrale, s’enlacent, s’embrassent.
Cet aspect plus dramaturgique rend la production assez approchable. L’abstraction de la danse contemporaine peut parfois rendre cette forme d’art quelque peu rébarbative aux moins initiés à ses codes. Or, l’émotion clairement véhiculée ici, alliée avec le côté spectaculaire de la chorégraphie, la rend assez accessible pour tous.

Photo: David Wong
La profondeur des thèmes, la complexité des mouvements et l’exécution précise des interprètes assurent cependant que les connaisseurs trouveront également leur compte dans Sans quoi nous crèverons.
Une œuvre au service d’une émotion complexe
La solidarité et l’interdépendance ne sont pas présentées comme des solutions simples ou naïves. L’intensité émotionnelle est forte tout au long de la pièce. La complicité humaine, la vulnérabilité et l’union sont des remparts à l’isolement. Cependant, ce ne sont pas des remèdes magiques apportant une joie homogènement simple. Ce sont des processus complexes, durement gagnés, susceptibles à des périodes de déroute et de conflit.
Outre la chorégraphie, tout rappelle cette tension entre la beauté et la vulnérabilité dégarnie qu’engendre l’interdépendance. Le décor consiste en des fils pendant du plafond. Selon les éclairages, ils évoquent tantôt d’éthérés chandeliers dorés, tantôt des fils électriques dégarnis dépouillés après une apocalypse.
Les costumes présentent aussi cette dichotomie. Le haut du corps est serti d’un vêtement chatoyant aux formes rappelant l’accoutrement de nobles personnages. Par opposition, pour le bas, les danseurs ne portent que des sous-vêtements mats, simples, sans prétention.
Sur scène, les cinq interprètes s’entraident pour former des figures héroïques dont la composition, mise en valeur par l’éclairage, rappelle des tableaux de batailles grandioses de l’ère romantique. Les poings sont levés, les mouvements sont déchaînés, les expressions sont contorsionnées par une intensité exutoire. On a l’impression qu’ils sont en mission contre un ennemi plus grand qu’eux, pour une cause qui dépasse leur individualité.
On ne sait pas s’ils peuvent gagner, mais ce n’est pas ce qui semble important: cette camaraderie rebelle est une fin en elle-même.

Photo: David Wong
Par la virulence de leurs gestes, on comprend qu’ils se battront, solidaires, peu importe leur fatigue. Les corps tremblotent et les visages sont contorsionnés par la force de leur émotion, mais ils tiennent bon.
La pièce ne dure qu’une heure, mais le crescendo d’intensité est extrêmement demandant pour les interprètes. Leur épuisement appuie les thèmes: la lutte est rude, mais vitale.
Une finale tout en puissance
Dans le dernier tableau, les mouvements deviennent particulièrement frénétiques et déchaînés, alors que la musique s’emballe. Même si l’énergie des danseurs semble chaotique, presque maniaque, alors qu’ils doivent plonger dans leurs toutes dernières réserves d’énergie, on a envie de rejoindre les danseurs, de se lever avec eux.
La création, en présentant ainsi la coopération comme un acte d’insoumission radicale, rappelle l’importance capitale de se révolter contre le climat ambiant avec des alliés. L’œuvre est ainsi profondément humaniste. Ce n’est pas une pièce légère, mais elle lance un cri du cœur urgent. Face à l’anxiété et l’isolement causé par les récents événements, canaliser notre fureur par l’amour de notre prochain est une solution puissante et radicale.
Le message est bien reçu. À la fin de la présentation, les applaudissements soutenus et l’ovation debout ont amené les interprètes à revenir à trois reprises saluer la foule.
La taille relativement modeste de la Cinquième Salle de la Place des Arts offre un cadre idéal à la représentation. En effet, la chorégraphie est très intime et tournée vers les liens sociaux entre humains. Avec une salle plus petite, les spectateurs peuvent entendre toutes les respirations des interprètes, ainsi que le son de leurs corps se jetant sur le plancher.

Photo: David Wong
Il est également plus facile de sentir les tremblements des danseurs et d’apprécier l’intensité de leurs expressions faciales. La vulnérabilité et le côté humain de l’œuvre se communiquent mieux grâce au cachet intime de la salle.
Le spectacle «Sans quoi nous crèverons» en images
Par Jean-Marie Comeau et David Wong
-
Photo: Jean-Marie Comeau -
Photo: David Wong -
Photo: David Wong -
Photo: David Wong -
Photo: David Wong -
Photo: David Wong -
Photo: David Wong -
Photo: David Wong -
Photo: David Wong
L'avis
de la rédaction



