LittératureRomans étrangers
Crédit photo : Saint-Jean @ Tous droits réservés
Une maison trop belle pour être vraie. Une fête trop parfaite pour bien finir. Et dès les premières lignes, cette angoisse qui s’installe: ça va basculer. Pas plus tard. Pas dans cent pages. Maintenant.
Et au cœur de ce majestueux lieu, une fête. Le seizième anniversaire de Sophie, la fille d’Ethan et de Kim. Des dizaines d’invités. Des rires, du champagne, des regards qui se croisent.
Puis un cri. Une chute. Un choc.
Et nous, déjà, on est incapable de refermer le livre.
Une maison qui ne laisse rien intact
Il y a quelque chose dans cette maison. On le sent. Avant même de comprendre. Construite à la fin du XIXe siècle par un homme prêt à tout pour sa bien aimée Ada, elle porte déjà en elle une histoire lourde: un bébé emporté par la fièvre, une mère qui n’y survit pas, une chute diront certains, ou un saut dans le vide… Une rumeur qui traverse le temps: celle d’une mère qu’on entend encore crier.
Et voilà que plus de cent ans plus tard, Ethan l’achète. On la rénove. On la transforme. On ouvre son mur arrière pour la refermer d’une immense baie vitrée donnant sur la ville. Comme si la lumière pouvait effacer ce qui s’y était inscrit.
Mais certaines choses ne disparaissent pas.
Elles attendent.
Avant le drame, après le drame
Le roman alterne entre deux temporalités: le «après», celui où quelque chose de terrible s’est produit, et le «avant», celui où tout est encore en train de se mettre en place.
Au centre de tout, il y a Dani, l’épouse d’Ethan et la mère de la petite Charlotte. Une jeune femme fragilisée depuis la naissance de sa fille, qui vacille lentement, silencieusement.
Dans la demeure, les objets disparaissent. Les lumières changent. Les pièces semblent vivre par elles-mêmes. Est-ce elle? Ou la maison?
Autour d’elle gravitent une foule de personnages: Orlaith, la nounou, invisible… peut-être trop. Kim, la mère de Sophie, acide et rancunière, toujours un verre à la main. Mikayla, dont les intentions restent floues. Ethan, opaque. Curtis, insaisissable et troublant sans qu’on sache pourquoi.
Et puis, il y a les autres. Parce que ce jour-là, ils sont nombreux.
Et chacun porte quelque chose. Un secret. Une rancune. Une peur. Ou un mensonge.
Une narration qui déstabilise
Chaque chapitre donne la parole à un personnage différent. Le «je» change. Les points de vue s’entrecroisent. Et nous, lecteurs, nous trouvons à devoir reconstruire la vérité sans jamais être certains de ce qu’elle est.
Personne n’est fiable. Pas même Dani. Et c’est là que notre malaise prend de l’ampleur. Parce que très vite, une question s’impose: est-ce que quelque chose hante réellement cette maison, ou est-ce que tout se joue dans la tête d’une femme en train de sombrer?
On se surprend à changer d’idée constamment. À soupçonner tout le monde. Le doute ne lâche jamais. Il s’infiltre. Il contamine.
Il fait en sorte que chaque détail devient suspect: un cri dans la nuit, un mot laissé sur le seuil, un cadre mis à plat.
Qui manipule qui? Qui ment?
Et surtout… pourquoi?

Kelsey Cox. Photo: Nick Pitarra
Une tension qui ne laisse aucun répit
Ce qui saisit, c’est la vitesse avec laquelle le roman nous accroche. Pas après cinquante pages. Pas après cent pages.
Dès le début.
Dès les premières lignes, les questions se multiplient: qui Mikayla aime-t-elle réellement? Qui Kim croit-elle voir? Que dissimule Ethan? Pourquoi Curtis semble-t-il cacher quelque chose de lourd? Et ces cris, la nuit… est-ce vraiment un renard?
Chaque chapitre ajoute une couche. Chaque révélation ouvre une nouvelle brèche.
Et contrairement à bien des thrillers, celui-ci ne ralentit jamais. Il ne nous laisse aucun répit. Il attaque.
Et nos yeux ne lisent pas assez vite pour notre besoin de comprendre. Ils parcourent les mots alors que notre cerveau court devant.
Dani: entre fragilité et vertige
Dani dérange. Et touche.
On déduit qu’elle a vécu un baby blues, que sa santé mentale vacille, que, depuis la naissance de Charlotte, quelque chose ne tourne pas rond. Mais jusqu’où?
Est-ce qu’elle perd pied, ou est-ce qu’elle voit quelque chose que les autres refusent de voir?
C’est là que le roman devient inconfortable, parce qu’il joue avec une peur bien réel: celle de ne pas être crue. Celle de douter de soi au point de ne plus savoir ce qui est vrai. Et nous, on ne sait plus si on doit la croire… ou s’en méfier.
Des personnages impossibles à cerner
Il n’y a pas de méchants. Enfin, presque pas. Kim est dure, mauvaise parfois. Jalouse, clairement. Mais elle est aussi profondément abîmée. Son alcoolisme n’est pas un détail; c’est une fuite. Orlaith se comporte étrangement. Ou, au contraire, voit-elle ce qui est invisible à l’œil nu?
Les autres? Pareil. Tous ont quelque chose à cacher. Tous ont une part d’ombre.
Et c’est ça qui rend le roman aussi prenant: il ne nous laisse aucun refuge. Aucun personnage sur qui se reposer complètement. Tout le monde est suspect.
Même ceux qu’on aime.
Une montée insoutenable
Plus on avance, et plus la tension monte. Et le pire? Aux trois quarts du livre, on ne sait toujours pas qui va mourir. Et pourtant, tout pointe vers une catastrophe.
Chaque chapitre ajoute une nouvelle pièce au puzzle, une nouvelle révélation, une nouvelle inquiétude.
On pense comprendre. Puis non. On change d’idée. Encore. Et encore.
C’est rare cette sensation-là. D’être à ce point tenue. D’avoir le cœur qui serre en lisant.
Une fin qui renverse complètement
Et puis, la vérité arrive. Pas doucement, pas gentiment. Elle frappe fort.
On se retrouve avec le sourire figé et les sourcils collés à la racine des cheveux. Estomaquée. Et on comprend à quel point Kelsey Cox maîtrise son art. C’est pas juste bon; c’est excellent. Redoutable même.
Un livre qui s’impose
Ça faisait longtemps que je n’avais pas ressenti ça en lisant. Cette urgence. Cette impossibilité à déposer le livre. Cette peur de lire la suite… et ce besoin encore plus grand de continuer.
Une belle petite brochette de menteuses est, sans hésiter, l’un des meilleurs thrillers que j’ai lus ces dernières années, voire de ma vie. Pas seulement parce qu’il est efficace, mais parce qu’il m’a envoûtée. Complètement. Et qu’il ne m’a jamais lâchée.
L'avis
de la rédaction



