LittératureThrillers et polars
Crédit photo : Verso
Entre enquête policière et exploration des blessures humaines, Meï Lepage propose un roman à deux voix où les émotions, les souvenirs et les traumatismes deviennent aussi importants que les indices eux-mêmes.
Une disparition qui ravive le passé
Le roman s’ouvre sur une scène presque banale: une femme est coincée dans les embouteillages. Elle se rend à un endroit où elle n’a pas vraiment envie d’aller. Elle ne le fait que pour une seule personne: Adèle.
Puis, une date tombe, comme une sentence: 23 mars 2017. Le dernier jour de sa vie d’avant.
Cette journée marque le début d’un drame. Une jeune femme rentre du travail lorsqu’elle est kidnappée par un homme. Le récit bascule alors dans une narration à la première personne. Enfermée sous une trappe, prisonnière d’un sous-sol où flottent des odeurs d’épices et de cèdre qu’elle croit reconnaître. Cette jeune femme, c’est Adèle.
Ce qui complique tout, c’est que la même chose lui arrive à nouveau sept ans plus tard. C’est qu’en 2017, elle avait déjà été enlevée et séquestrée pendant deux mois. Violée. Mutilée. Traumatisée. Et jamais, malgré les investigations, l’identité de son ravisseur n’a jamais été découverte.
Sept ans plus tard, l’histoire se répète. Même lieu. Même modus operandi. Comme si le passé refusait de rester enterré.
L’enquête est confiée à Emma Fauvel.
Un roman à deux voix
La construction narrative de Sécher tes larmes constitue l’une de ses plus grandes forces. Le roman alterne majoritairement entre deux voix: celle d’Emma, l’enquêtrice, et celle de la victime.
Suivant certains chapitres consacrés à l’enquête lors desquels la parole est donné à Adèle. Elle raconte sa réalité de captive: le froid, la faim, la nudité imposée, l’odeur de rose qui se dégage de l’eau avec laquelle il la nettoie… La drogue qu’il l’oblige à ingérer.
Elle peine à savoir depuis combien de temps elle est retenue captive. Il ne lui fait pas de mal les premiers jours. Mais il commence à la laver, puis à la violer.
On ignore si ces passages décrivent le premier enlèvement ou le second. Mais tout porte à croire qu’il s’agit du premier, puisque la jeune femme semble découvrir l’horreur au moment même qu’elle la vit.
Ces fragments créent un effet troublant: le lecteur se retrouve dans la tête de la victime, partage ses pensées au moment où elles surgissent.
Comme si l’on suivait le fil de sa conscience.
Emma Fauvel: une enquêtrice marquée par son passé
Emma Fauvel n’est pas une enquêtrice comme les autres. Très vite, on apprend qu’elle connaît personnellement Adèle. Leur histoire remonte à l’enfance. Le père d’Adèle, Lionel, est lieutenant de police… et la relation qu’il entretenait avec la mère d’Emma ne fait pas l’unanimité. Les deux familles sont liées par un passé complexe, fait de secrets et de blessures jamais refermées.
Emma n’est pas non plus une femme sereine. Elle entretient avec les hommes des relations superficielles sans engagement, comme si le contact physique servait à combler un vide intérieur qu’elle ne parvient pas à nommer.
Au fil du roman, on devine qu’un traumatisme ancien plane sur sa famille: l’un des anciens conjoints de sa mère aurait abusé de sa petite sœur Noémie. Or, dans le témoignage d’Adèle concernant son premier enlèvement, un détail glaçant surgit. Son ravisseur lui aurait dit: «Moi aussi, je sais que tu n’es pas Noémie, mais toi comme moi, on n’a qu’à imaginer ce qui nous arrange.»
Un frisson traverse l’enquête…

L’écrivaine Meï Lepage. Photo: Pierre Monetta
Une enquête pleine de fausses pistes
Les suspects ne se multiplient pas. Adam, le petit ami d’Adèle à l’époque du premier enlèvement, refait surface. Déjà interrogé autrefois, il avait vu sa vie brisée par les soupçons. Aux yeux de la ville, il est devenu un paria. De plus, tout de son attitude laisse croire qu’il est coupable.
Emma reçoit également l’aide d’un stagiaire, Alex, dont la présence l’agace d’abord. Peu à peu, une complicité s’installe entre eux. Une nuit, lors d’une surveillance improvisée, il l’embrasse. Emma a l’impression de revivre. Puis survient une fusillade. Alex est touché à la tête. Un revirement brutal que l’on ne voit absolument pas venir.
Un roman aux revirements psychologiques uniques
Au-delà de l’intrigue policière, Meï Lepage excelle dans l’exploration des pensées et des émotions des personnages.
Les chapitres plongent profondément dans leur psyché: doutes, souvenirs, associations d’idées, réflexions intérieures… Le lecteur suit presque seconde par seconde le cheminement mental des protagonistes.
Entre certains chapitres, quelques lignes de poésie apparaissent. Comme un baume. Un souffle dans un récit parfois rude.
Les pièces du puzzle commencent à s’assembler
Peu à peu, une autre piste apparaît. Un ancien collègue de Lionel: Cormier. Un homme brisé par le passé.
Des années plus tôt, la maison d’Emma avait brûlé dans un incendie qui avait coûté la vie à son fils alors qu’il s’y faisait garder. Cormier est certain que Lionel a lui-même provoqué cet incendie, par vengeance.
Emma refuse d’y croire. Pourtant, les preuves commencent à s’accumuler.
Une plaque d’immatriculation retrouvée près de la maison de Cormier. Des bidons d’essence achetés à une station-service. Des rapports expédiés dans l’enquête originale. Le passé revient frapper à la porte. Et tout semble mener vers Cormier.
Quand la vérité devient encore plus troublante
Alors que l’enquête semble enfin tendre à sa résolution, le roman bascule de nouveau. Emma découvre qu’Adèle aurait peut-être orchestré son propre enlèvement. Avec l’aide de Carèle, sa collègue. Et même Adam. Leur objectif? Piéger Cormier pour l’obliger à révéler la vérité sur le premier enlèvement.
Un plan dangereux. Désespéré. Mais surtout profondément humain.
Adèle veut que justice soit faite. Et peut-être aussi reprendre le contrôle de sa propre histoire.
Un dénouement impossible à prévoir
La dernière partie du roman accélère brutalement. Les révélations s’enchaînent. Les alliances se transforment. Les vérités éclatent.
Le lecteur réalise à quel point Meï Lepage a soigneusement construit son intrigue depuis le début. Deux enlèvements. Le même lieu. La même victime. Impossible? Pas tant que ça.
Le dénouement, véritable coup de théâtre, recontextualise toute l’histoire. Et une fois la dernière page tournée, une seule pensée persiste: comment ne l’a-t-on pas vu venir?
Un premier roman impressionnant
Pour un premier roman Meï Lepage frappe très fort.
Sécher tes larmes est un thriller psychologique dense, complexe et profondément humain. L’autrice réussit l’exploit de mêler enquête policière, drame familial et exploration intime des traumas. Et ce qui touche particulièrement, c’est sa maîtrise narrative.
Chaque personnage porte une part de vérité. Chaque révélation complète peu à peu le puzzle. Et chaque page rapproche le lecteur d’une finale qu’il n’aurait jamais pu anticiper.
C’est un roman qui surprend. Un roman qui dérange.
Et surtout, un roman qu’il devient impossible de refermer avant de connaître la dernière vérité.
L'avis
de la rédaction



